Il faut toujours se méfier des choses qui font l’unanimité. En particulier lorsqu’elles viennent de Netflix. Et en cette fin d’année, il était difficile de trouver quelqu’un pour tempérer la qualité du « film de Noël » proposé par le géant du streaming : à gauche comme à droite, on salua l’impertinence de Don’t Look Up, on s’étonna même qu’une entreprise comme Netflix se permît de brosser ainsi les malséantes passions de son époque et la plupart des journalistes média de ressasser sans vergogne les éléments de langage du dossier de presse. Pourtant, quoi de moins irrévérencieux qu’une personne qui clame partout son irrévérence ? Il en est de même pour ce petit film mal fagoté, mal filmé, qui ressemble davantage à une série télé ou à une gigantesque bande-annonce à la gloire du parti Démocrate. Dans ses meilleurs moments on pourrait croire à un épisode géant d’American Dad ou de Family Guy, les deux dessins-animés culte de Seth MacFarlane, autre grand pourfendeur de l’Amérique white trash. Si on pardonne à ce dernier ses outrances potaches et ses gros sabots, c’est d’abord parce qu’il n’est pas réalisateur, mais bien showrunner de dessins animés destinés aux jeunes adultes, et dont les épisodes dépassent rarement les 25 minutes. Pour un film qui dépasse les deux heures, le message anti-populiste demandait à minima quelques nuances, éventuellement un exercice d’équilibriste capable de questionner le point de vue. Il n’en est rien.
La satire pour les nuls
Dans Don’t Look Up, tout est souligné, exagéré, avec en plus une palanquée de métaphores grossières et un message environnemental stabyloté à outrance. Dans un futur proche où les Etats-Unis sont dirigés par une sorte de néo-Sarah Palin (Meryl Streep, rien à signaler), deux astronomes du Michigan font la découverte d’une comète qui risque bien de percuter la Terre et de provoquer notre « extinction de masse ». Las, dans un univers saturé par les informations et par les réseaux, leur message d’alerte ne prend pas et divise peu à peu l’Amérique en deux clans : les uns tentent de sensibiliser à la fin du monde, les autres ont le nez dans leurs chaussures et dans leurs pulsions bassement matérialistes. Le symbole du bon vieux clivage entre platoniciens et adeptes d’Aristote ?
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Ne rêvons pas : Don’t Look Up s’adresse avant tout à un public de (très) jeunes américains et ne voudrait surtout pas relever le débat. Ainsi, dans le monde dépeint par Adam Mc Kay, les gentils sont forcément les petites scientifiques millenials maquillées à la dernière mode – c’est encore mieux lorsqu’elle fument de gros oinj’ en écoutant le Wu Tang. Les méchants, c’est à peu à près tout le reste du monde : républicains avaricieux, méchants populistes et vilain va-t’en guerre… une version cabossée et simiesque de Bruce Willis (Ron Perlman) en prend évidemment pour son grade : les Etats-Unis n’en finissent plus de s’amender pour expier 20 ans de cinéma d’action reaganien…
Une Cérémonie des Oscars déguisée en film
Au final, dans Don’t Look Up, tout le monde est à sa place et n’en déroge jamais vraiment. Il nous semblait au contraire que la principale caractéristique d’une « satire », c’était précisément de chambouler les rôles, de remettre en question tous les archétypes, d’interroger constamment l’ordonnance du réel (voir : Stanley Kubrick, Alexeï Guerman, Ettore Sco). Le cinéma de Mc Kay fait exactement l’inverse : il est fait pour rassurer une frange de la population déjà persuadée d’être du bon côté de la ligne de démarcation. Pire, ce qui voudrait sonner comme une parodie ultime de notre monde et de notre temps sonne comme une interminable leçon de morale assénée par Netflix. Le cinéma hollywoodien montre ici son vrai visage, celui qu’il entretient depuis l’avènement des valeurs progressistes en son sein : un cinéma qui agit comme un régulateur social et qui passe son temps à s’auto-congratuler.
Avec Don’t Look Up, le cynisme de Netflix et de cette néo-industrie hollywoodienne semble avoir trouvé son point de non-retour : le Système qui fait son beurre en critiquant le Système
Don’t Look Up c’est l’anti-film punk, c’est l’anti-film subversif, puisque Adam Mc Kay, en bon cinéaste de gauche biberonné au stalinien Michael Moore, choisit toujours de taper sur les mêmes. Seul objectif : achever la conversion de ses consommateurs, achever la mutation du spectateur des années 80 (beauf, bourrin, masculiniste) en spectateur des années 2020 (fragile, woke, climato-éveillé). Une mue qui ne consistera jamais qu’un nouveau creuset dans lequel l’industrie pourra féconder ses dangereuses lubies. Ce n’est qu’une évangélisation hollywoodienne de plus, qui n’est pas sans rappeler une cérémonie des Oscars. Adam Mc Kay, venu de l’improvisation et du Saturday Night Light, vivier de la gauche-spectacle américaine, en profite pour donner à chaque acteur son quart d’heure de gloire : Di Caprio aura son « grand moment », mais aussi Jonah Hill, Cate Blanchett, Timothée Chalame. Voilà qui ressemble bel et bien à une remise de prix : c’est exactement le même défilé de stars tour à tour moralisatrices et amatrices de bons mots, tour à tour s’entre-félicitant et condamnant les mauvais élèves.
Cynisme et green-washing
Avec Don’t Look Up, le cynisme de Netflix et de cette néo-industrie hollywoodienne semble avoir trouvé son point de non-retour : le Système qui fait son beurre en critiquant le Système. Pire, la contestation politique s’y résume à une seule chose : l’urgence climatique, métaphore grossière qui se planque derrière la comète. Horizon indépassable de la « prise de conscience » pour cette Amérique qui a déjà choisi son combat pour le millénaire à venir – et surtout une nouvelle façon d’engranger d’inédits et juteux retours sur investissement De là à voir dans le petit film de Mc Kay une publicité à peine déguisée pour le « business vert », il n’y a qu’un pas.
Don’t Look Up : Déni cosmique de Adam McKay (2h22), Avec Léonardo Di Caprio, Jennifer Lawrence, Meryl Streep





