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Élections, pièges à cons ?

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Publié le

31 août 2026

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Dans un essai imparable, le politiste Antoine Houlou-Garcia démontre que, contrairement à ce que prouverait le théorème du jury de Condorcet, la démocratie ne produit pas toujours les meilleures décisions.
© DR

Alors que nous entrerons tambour battant dans la grand-messe présidentielle à partir de septembre, il est bon de rester lucide sur les vertus et limites de ce suffrage universel qui cristallise tant de fantasmes. Le nouvel essai d’Antoine Houlou-Garcia arrive à point nommé.

 Dans les années 1970, la littérature anglo-saxonne, alors à l’avant-garde de la mathématisation des sciences sociales, redécouvre un argument oublié de Condorcet en faveur du régime démocratique : plus le nombre de participants à un vote serait important, plus les chances pour que la décision issue du scrutin majoritaire soit la bonne seraient élevées. En clair, la démocratie permettrait, par son fonctionnement même, de prendre quasi systématiquement les meilleures décisions – ce qui en ferait le régime le plus efficace. Ce résultat apparaît effectivement dans l’Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, paru en 1785. L’idée de Condorcet est mathématiquement imparable : dans le cas d’un groupe d’individus qui doit trancher par le vote entre une décision vraie et une fausse, si la probabilité de se tromper de chacun de ses membres est inférieure à 50 %, alors plus le nombre de jurés sera élevé et plus la probabilité que le jury opte pour la vérité augmentera – jusqu’à la certitude absolue avec une infinité de jurés. Les vertus du suffrage universel ainsi démontrées, ce théorème devenait la pièce centrale de l’apologétique démocratique pour ses partisans, qui y voient la formalisation mathématique de la volonté générale théorisée par Rousseau.

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Tout l’intérêt de l’ouvrage d’Houlou-Garcia, outre qu’il retrace l’histoire passionnante de cette redécouverte et des controverses qui s’ensuivirent, est de démonter point par point cet argument. Il montre d’abord que Condorcet, qui ne fit jamais de cette idée un théorème systématique, en tirait plutôt des conclusions élitistes : le suffrage devrait être réservé à une élite éclairée, dont la probabilité de l’erreur serait effectivement inférieure à 50 %. Houlou-Garcia questionne les hypothèses explicites du théorème. Dans la réalité, peut-on dépasser le choix binaire entre deux propositions ? Les électeurs votent-ils sincèrement pour ce qu’ils considèrent être le vrai, au lieu d’être stratèges ? Votent-ils de manière indépendante, malgré les affiliations partisanes ? Sont-ils aussi compétents que le postule le théorème ?

 Mais c’est surtout sa réflexion sur la nature de la décision politique, non-mathématisable, qui emporte l’adhésion. La politique n’est pas de l’ordre du factuel (le vrai et le faux), mais de l’ordre des valeurs (opinion sur ce qu’il est bon ou mauvais de faire). En politique, la connaissance des faits, bien sûr essentielle, ne suffit pas pour conclure à telle ou telle action ; elle constitue au mieux un socle à partir duquel s’exerce un jugement prudentiel en fonction de certaines valeurs, qui se révèle toujours insatisfaisant. Le domaine politique n’est pas le domaine savant ou judiciaire. Le concept de « vérité politique », sur lequel repose le théorème, n’a donc aucun sens – la démocratie étant d’ailleurs relativiste par nature puisque c’est l’opinion majoritaire, quelle qu’elle soit, qui fait foi. Avec Aristote, Houlou-Garcia argue aussi que la décision politique n’est pas une évaluation mais une délibération, c’est-à-dire que les moyens et les fins sur lesquels elle porte peuvent être modifiés au cours du processus – ce que le théorème, trop fixiste, ne prend pas en compte. Dernier argument : défendre la démocratie pour son efficacité pourrait se retourner contre elle si l’on démontrait le contraire… Bref, le théorème du jury n’est pas pertinent pour la théorie politique.

LE THÉORÈME DU JURY DE CONDORCET, ANTOINE HOULOU-GARCIA, LES BELLES LETTRES, 336 P., 25 €

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