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Emmanuel Macron, une non-campagne chaotique

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Publié le

8 avril 2022

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La campagne d’Emmanuel Macron est particulièrement mauvaise. Sans discours fort pour le pays, apparaissant de plus en plus agacé, englué dans le scandale McKinsey et en chute dans les sondages, le président n’a que peu d’argument à faire valoir, et tente pour se sauver de réactiver la menace ridicule de l’« extrême droite ».
Macron

Emmanuel Macron passe complètement à côté de sa campagne, parce qu’il avait prévu de ne pas avoir à la faire. La séquence Covid a été éhontément étirée en début d’année et utilisée pour multiplier les prises de parole empreintes de gravité, comme pour condamner à l’indécence tous ceux qui parlaient d’autre chose, et cliver le corps social contre la minorité hostile à toutes les mesures. Puis est arrivée, à point nommé pour lui, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et avec elle une nouvelle raison d’enjamber la présidentielle. Effet drapeau : voilà tous les Français – et le réflexe est fort naturel – regroupés autour de leur président car on n’en change pas en temps de guerre. Le président s’envole dans les sondages.

La situation politique était d’autant plus idéale qu’elle correspond à un mouvement profond du président : celui-ci a toujours été tenté, et l’a fait dès qu’il a pu, par la neutralisation-déplacement du clivage. Tout le camp bourgeois doit se réunir sur un plus petit dénominateur commun – en plus de quelques mesures ciblées pour flatter ci-et-là – autour de ceux qui savent et peuvent, c’est-à-dire lui et ses sbires. Le clivage se trouve ainsi redéployé contre les marges du champ politique, ici contre les opposants au pass, là contre les poutinolâtres, toujours contre ce qui est nécessairement requalifié en « extrême ».

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Malheureusement pour lui, les Français se sont accoutumés à la guerre en Ukraine comme l’être humain s’accoutume à peu près à toutes les horreurs. Et la campagne a fait son retour. Et Emmanuel Macron a été obligé de se plier à cette pratique démocratique un peu bête mais à laquelle les Français, peuple politique par essence quoiqu’il le soit de moins en moins, sont attachés : l’élection présidentielle.

« Attrape-tout » contre estreme drouate

Pas préparé, Emmanuel Macron n’a pourtant pas grand-chose à dire. Sa campagne se sera résumée à une première déclaration sur la réforme des retraites pour braconner l’électorat pécressiste ; une interminable conférence de presse aux Docks de Paris au cours de laquelle il a présenté un programme progressisto-libéral des plus classiques, sans grandes idées d’abord, en se dédisant sur tout un tas de sujets ensuite, sans mentionner surtout la menace civilisationnelle qui guette ; une séance de questions-réponses montées de toutes pièces par son féal Karl Olive ; un unique meeting en forme de show à l’américaine où il aura vanté son bilan et promis un chèque à chacun ; quelques entretiens enfin quand il a daigné les donner. Il n’a au fond qu’un seul argument de campagne : il faudrait voter pour lui parce qu’il est le président en exercice. Et qu’il incarne le camp du bien.

Pour être bien certain de tout attraper face à la menace électorale grandissante que représente la présidente du RN, le « nouveau monde » a choisi de réactiver la rhétorique toute désuète, et en laquelle elle ne croit même pas, de la menace de l’« extrême droite »

Comme en 2017, sa stratégie électorale n’est pas sans rappeler ce que le politiste allemand Otto Kirchheimer (1966) avait nommé le « parti attrape-tout », nouvelle approche politique qui supplantait durant les Trente Glorieuses les traditionnels « partis de cadres » et les « partis de masse » théorisés par le Français Maurice Duverger (1951). Avant tout pensé pour la performativité électorale, le parti accepte de se décharger d’une partie de son bagage idéologique. Il ne faut plus cliver (« ni droite, ni gauche ») mais ratisser large (« en même temps »), et donc jouer la plus petite rhétorique commune : c’est un « parti qui séduit tous azimuts au-delà des classes sociales et surtout des clivages classiques entre droite et gauche ».

Le parti est faiblement bureaucratique, avec un pouvoir toutefois centralisé dans les mains d’un petit groupe – le leader et sa garde rapprochée – et une clientèle plutôt hétérogène sur le plan politique, sociologique et économique. Le président ne disait pas autre chose dans son long entretien pour Le Figaro : « Si je devais donner une forme de matrice ou de translation de ce que nous faisons depuis 2017, c’est le regroupement de la social-démocratie, de l’écologie de progrès qui refuse la décroissance, du centre politique, des radicaux, de la droite orléaniste et d’une partie de la droite libérale et bonapartiste ». Ces individus venus d’horizons divers, de Jean-Pierre Chevènement à Éric Woerth en l’occurrence, tiennent ensemble grâce à une incarnation – Jupiter – qui peut vite devenir tutélaire, au point de transformer le « parti attrape-tout » en un « parti charismatique », ainsi que l’a décrit le politiste italien Angelo Panebianco.

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Revendiquant le même clivage que Marine Le Pen entre progressistes et nationalistes, et pour être bien certain de tout attraper face à la menace électorale grandissante que représente la présidente du Rassemblement national, le « nouveau monde » a choisi de réactiver la rhétorique toute désuète, et en laquelle elle ne croit même pas, de la menace de l’ « extrême droite ». En déplacement à Fouras, il a ainsi déclaré : « Je ne fais pas de politique de fiction, mais, collectivement, j’ai moins entendu dire qu’elle est d’extrême droite. Il faut continuer à dire quelle est la vérité des projets », ajoutant que Le Pen-Zemmour formait un « tandem » d’extrême droite. Au Figaro, il décrivait l’extrême-droite comme suit : le rejet de la République, une base d’antisémitisme, une xénophobie très claire et une volonté d’ultraconservatisme. Ce jeudi au Parisien, il martelait encore que « ses fondamentaux n’ont pas changé : c’est un programme raciste, qui vise à cliver la société et d’une grande brutalité ». Rien que ça !

Jupiter craint la foudre

Pourtant, la mayonnaise ne prend pas. Pis encore, le scandale McKinsey étant passé par là, Macron dévisse dans les sondages, au point que les courbes pourraient se croiser dimanche. Les Français sont d’une sévérité inédite à son endroit y compris sur l’économie, censée être le point fort de son bilan : seuls 22% des Français jugent son bilan positif sur le pouvoir d’achat, et 33% en matière économique. D’après un sondage CSA pour CNews, près de sept Français sur dix indiquent vouloir changer de président de la République. Dans un sondage Odoxa et pour la première fois, il y a même plus d’électeurs qui souhaitent faire barrage à Emmanuel Macron (19%) qu’à Marine Le Pen (18%), ce qu’illustrent les reports de voix annoncés dans les sondages ! Le Service central du renseignement territorial fait remonter à Beauvau les signes d’un engouement inédit pour Marine Le Pen, et tous commencent à craindre une victoire au second tour. L’Élysée est en panique.

Bien loin de l’image du jeune premier fringant et dynamique auquel la bourgeoisie s’était entièrement donnée, on le voit de plus en plus agacé, énervé, colérique

Et cette panique est palpable. Le ton du président, si serein et si plein d’entrain en 2017, si sûr de lui et de son projet, a bien changé. Bien loin de l’image du jeune premier fringant et dynamique auquel la bourgeoisie s’était entièrement donnée, on le voit de plus en plus agacé, énervé, colérique – ce qui renforce la profonde antipathie que son narcissisme a inspiré à la population depuis cinq ans.

Le président en a d’ailleurs sûrement pris conscience puisqu’il a cherché cette semaine à lisser son image. « Je n’ai jamais méprisé les Françaises et les Français. Je n’ai jamais considéré que c’était des petites phrases, comme si face à quelqu’un je sortais le bon mot que j’avais préparé. C’est le fruit d’une spontanéité qu’on décontextualise », déclarait-il d’abord, avant de se livrer à une plate contrition comme il en a déjà fait mille en disant regretter des « paroles spontanées » qui ont pu « blesser ». Pour la dernière journée de campagne, il a même fait un mea-culpa, certes à demi-mot, sur sa stratégie d’enjambement de la présidentielle, qui n’a décidément pas plu : « Je n’ai pas le sentiment de ne pas avoir mouillé la chemise. Ce qui est vrai c’est que j’ai fait campagne tard. C’est normal pour un président sortant et ensuite les circonstances m’ont un peu contraint. » Nous verrons dimanche si le peuple français lui fera payer son arrogance.

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