Les drones ont bel et bien changé la guerre. Ces avions sans pilote sont connus outre-Atlantique comme unmanned aerial vehicules et surnommés UAV dans le jargon militaire. Depuis dix ans, ces engins de surveillance, armés ou kamikaze, alimentent conflits, guérillas et autres tensions géopolitiques qui embrasent le monde, sous la menace du feu nucléaire.
Autant dire que l’effet de seuil de la puissance militaire, technologique ou financière n’est plus un frein à l’essaimage de ces armes du pauvre sur tous les continents. Les drones suicides ont le vent en poupe. Ceux-là font des ravages parmi les troupes au sol en Ukraine, en Arménie ou en Afrique, déciment les réfugiés de Gaza et les villages du Soudan, et volatilisent les opposants de tous poils, ciblés par des engins kamikazes intelligents truffés d’IA et d’optronique activés par un pilote opérant parfois à dix mille kilomètres de là, et capables de passer par la fenêtre d’une voiture arrêtée dans un embouteillage pour en volatiliser le conducteur sans faire une égratignure au pare-chocs. L’élimination du chef d’Al-Qaïda à Kaboul, laminé par un drone tueur de la CIA hérissé de lames tourbillonnantes mais sans effet de souffle avait marqué les djihadistes afghans.
La menace terroriste venue des airs
Dans les allées du salon de l’armement Eurosatory qui vient de fermer ses portes, une furieuse « drone mania » survolait les stands. À chaque édition, son système d’armes vedette. Après le canon Caesar en 2022, place aux drones tueurs.
À quelques jours de l’inauguration des Jeux olympiques de Paris 2024, la menace terroriste venue des airs vrombit aux oreilles des organisateurs. Jihadiste, anarchiste, anticapitaliste, anti-française ou purement psychiatrique, cette menace exige la détection et le cas échéant la neutralisation réussie d’une attaque lancée par un ou plusieurs drones kamikazes. Les trous dans la raquette du dispositif sécuritaire obsèdent les pouvoirs publics et nos anges gardiens sont sur le pied de guerre : police nationale, GIGN, protection civile, BSPP, préfecture de police, gendarmerie et régiments spécialisés dans le contre-terrorisme.
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Droit dans ses bottes, le ministre de l’Intérieur joue la force tranquille : « Nous n’avons aucune menace terroriste caractérisée sur l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques », déclarait-il au printemps. « À partir du moment où ils sont très sécurisés, les grands événements sont sans doute parmi les endroits les plus sûrs, ceux où il y aura le moins de possibilités de passage à l’acte. » Souhaitons qu’il ait raison. Personne n’a oublié l’incident désormais tristement célèbre de Gatwick à Londres, où la simple découverte d’un drone sur une piste de l’aéroport aura coûté 75 millions d’euros en retards, dommages et déviations.
Le volet sécuritaire des JO 2024 était censé coûter 300 millions ; il a allègrement dépassé 400 millions et pourrait atteindre 500 millions à la fin des Jeux. La France aura au moins une médaille.
Des trous dans le système de sécurité
En mai, le tout premier projet d’attentat d’inspiration islamiste contre les Jeux de Paris a été déjoué par nos services de renseignement. Organisé par un Tchétchène qui disait vouloir mourir en martyr, il visait le stade Geoffroy Guichard de Saint-Étienne où auront lieu les épreuves olympiques de football. Depuis sa prise de parole, les interventions du ministre sur le sujet suggèrent la neutralisation discrète de cibles potentiellement dangereuses.
Que dire du système de sécurité au sol officiellement au point pour accueillir les 10 500 athlètes et les dizaines de milliers de spectateurs ? Avec 18 000 militaires, 45 000 policiers et gendarmes et plus de 2 000 policiers et soldats étrangers en renfort, le plan de sécurisation du « périmètre antiterroriste » prévoit que les ponts seront fermés à la circulation, un QR code indispensable pour circuler et des criblages de sécurité systématiques.
Rappelons que dans sa formule réduite actuelle, 300 000 personnes assisteront à la cérémonie d’ouverture des Jeux, le 26 juillet 2024 à Paris. « 104 000 personnes possèdent des billets payants vendus par le Comité olympique, avec quelques places sur les ponts. » Les 220 000 places restantes seront allouées par l’État, les collectivités hôtes des JO et le comité d’organisation (Cojo). Ces invités seront cantonnés sur les quais hauts.
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« Difficile pour un groupe hostile de déplacer des valises de drones et de les installer sur un espace ouvert à proximité d’une fan zone ou du passage des délégations sans être immédiatement “détronchés” et interceptés ; nos personnels postés à proximité exigeront laisser passer et carte d’identité pour tous les passants et nos équipes de télésurveillance interviennent via régie vidéo ou en appui de cellules de drones d’observation reliées à des bases de fichiers biométriques regroupant fichés S et autres », assure-t-on dans l’entourage du préfet de Paris. On parle d’un million de personnes passées au crible, le double des jeux de Londres.
Restent les « 200 000 personnes supplémentaires », qui verront défiler les délégations depuis balcons, terrasses et péniches. Ces privilégiés n’auront pas à craindre les patrouilles en maraude. Les enquêtes de voisinage de la DGSI réalisées en amont sur les axes réputés sensibles suffiront-elles à dissuader des éléments de lancer un essaim de drones bourrés d’explosifs sur le parcours du cortège depuis le balcon d’un studio loué sous un faux nom ? Rien n’est moins sûr. Sans oublier les fans zones de la ville de Paris équipées d’écrans géants où plus de 50 000 personnes sont attendues. Cibles idéales pour provoquer des mouvements de foule incontrôlables. Cas de figure pris en compte et épluchés par les forces de l’ordre, nous dit-on. En cas de troubles à l’ordre public, assure la préfecture, des « modulations sont possibles, notamment en termes de jauge d’accueil du public sur les bords de Seine […] Et de nombreux scénarios restent envisageables. » On demande à voir.
« Cela peut aller des petits rigolos qui souhaitent filmer des épreuves, avec le risque de chute du drone sur les athlètes ou sur les spectateurs, jusqu’aux menaces de type terroriste, avec un drone qui embarque une charge explosive »,résume le général Arnaud Bourguignon, chargé de la protection aérienne et antidrones de Paris 2024. Le dispositif est prévu et dimensionné pour neutraliser des attaques de drones sur plusieurs sites en même temps, voire de plusieurs drones sur un même site.
Des questions qui dérangent
La transformation en munition dite rôdeuse par une cellule clandestine d’un simple DJI chinois livrable en 24 heures sur Amazon inquiète davantage nos états-majors que les ravages d’un Lancet russe que les experts sérieux ne craignent pas de voir fondre sur la délégation ukrainienne en remontant la Seine.
« Sur ce genre d’événement hyper-médiatisé, on redoute la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED) » explique un ancien contractor, consultant en sécurité qui a combattu ISIS à Mossoul. « Je sais que les unités d’élite irakiennes ont partagé leurs retours d’expérience avec les services français sur ces drones du commerce bidouillés pour quelques centaines d’euros par les islamistes en Irak histoire d’embarquer des charges explosives de près d’un kilo larguées en vol par commande électronique, et qu’en arabe on appelle les drones “tieyara” », poursuit le légionnaire. « Sans parler d’une tuerie de masse. On a plus à craindre d’un groupuscule qui voudrait créer un effet de foule en larguant un drone kamikaze au-dessus d’une zone interdite d’un site olympique »
Ce constat posé, on se rassure en pensant que l’État et nos ingénieurs de l’armement ont mis en place un dispositif anti-drone infaillible. Qui en douterait puisque le chantier de sécurisation des JO est ouvert depuis plusieurs années ? Comment neutraliser un drone suspect lancé à 170 km/h au-dessus d’une foule compacte vers la parade nautique ? Naïve en apparence, la question dérange et nos interlocuteurs auraient préféré ne pas l’entendre. Du coup, aucun n’a accepté de répondre officiellement, tant le sujet est sensible.
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Il faut dire que la France, troisième exportateur mondial d’armement, est supposée avoir une solide avance en matière de guerre des drones. Dassault a le Rafale, Nexter le Caesar. Et Thales Parade : un arsenal d’armes fatales anti-drones kamikazes ? Pas vraiment. À cent jours de l’inauguration des Jeux, un proche du dossier reconnaissait ne pas être prêt. Faute politique ? Négligence ?
Dès 2021, un rapport parlementaire pointait le retard dans l’équipement en drones de nos forces armées. Sur ce volet, le diagnostic des sénateurs était clair : face à une explosion des drones civils, dont le nombre est passé de 400 000 en 2017 à près de 3 millions aujourd’hui, le risque d’actes d’espionnage ou de terrorisme grandit et constitue un enjeu sécuritaire pour nos bases militaires et les grands événements. Nous y sommes. Le Sénat appelait à faire de la lutte anti drones une priorité. À l’époque, le gouvernement avait promis des « ajustements ».
Quand une démonstration tourne à la débandade
Trois ans ont passé. Le bilan n’est pas fameux. Quand l’affaire est sortie dans Le Canard enchaîné, Thales s’est retrouvé accroché aux branches. Il aurait suffi à l’époque que l’armée de l’Air renforçât son arsenal anti-drones pour protéger les 40 sites des JO avec le Bassalt (basse altitude). Ce système d’Aéroport de Paris a fait ses preuves en neutralisant plusieurs dizaines de drones suspects par brouillage aux abords des stades pendant la dernière Coupe du monde de rugby. Mais la Direction générale de l’Armement a l’esprit de famille et a offert à Thales de se placer sur ce juteux marché d’équipement de 350 M€ pour la fourniture d’un écosystème anti drones à nos armées.
Pris par le temps, le géant français de l’électronique de défense fut incapable de livrer ses premiers systèmes d’armes opérationnels en 2023. Le patron de la DGA s’est pris une soufflante du ministre des Armées après une piteuse présentation sur la base de Villacoublay où le dispositif s’est montré à la peine pour détecter un tiers des drones tueurs, et bien trop tard pour les intercepter sans risquer un coup au but.
Selon Le Canard enchaîné qui est revenu sur le dossier Thales le mois dernier, l’affaire se serait carrément envenimée au cours d’une nouvelle démonstration ordonnée cette fois sur les toits du ministère par Sébastien Lecornu, où la Parade de Thales aurait tourné à la débandade à mesure que les drones « tueurs » passaient allègrement à travers les mailles du filet censé les immobiliser. De retour d’une mission en Équateur, un ingénieur présent ironise en évoquant le sort de la prison de Guayaquil, dont le toit a été soufflé par l’attaque à l’explosif d’un drone suicide des narcos fourré au C4.
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Autant dire que le dispositif de sécurité des JO présentera d’inquiétants trous dans le bouclier si l’on ajoute à l’inefficacité du dôme de défense sur les sites olympiques la rumeur d’une très relative coordination entre les services. Surtout ceux disposant de pilotes de drones, capables en cas d’urgence de dérouter ou de provoquer une collision avec des drones tueurs pour éviter qu’ils finissent leur course en explosant en mondovision dans une tribune bondée. « En prison, le brouillage suffit à aveugler les portables des détenus. Il n’arrêtera pas un drone sur sa lancée s’il est prêt du but… »
« Il faut se faire à l’idée que le brouillage n’est pas infaillible », souligne le pilote d’un service officiel, surtout dans un environnement urbain dense, hostile à la transmission des signaux radars. Mais je leur laisse le fusil lance-filet ! » sourit-il.
« Hormis la disparité des protocoles entre drones [Parrot et DJI n’ont pas les mêmes signatures], j’aurais aimé échanger avec des collègues de l’unité des moyens aériens, et d’autres services civils comme ceux qui devront faire usage de leurs fusils brouilleurs, par exemple pour coordonner nos actions devant un essaim de drones kamikaze. Il suffit que l’un d’entre eux soit programmé et verrouillé sur sa destination pour échapper au brouillage […] Mais sur le terrain, c’est chacun pour soi alors que nous serons primo-intervenants en cas d’attaque ! » Drone de guerre en perspective…





