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Entretien avec Guy Dampier : brigade antigangs

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Publié le

24 février 2025

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Guy Dampier, 35 ans et Charlie Peters, 28 ans, sont les coauteurs du documentaire Grooming Gangs : Britain’s Shame (disponible sur YouTube). Charlie Peters, talentueux journaliste d’investigation, a passé le mois de janvier devant la caméra de la chaîne d’info GB News, tendant le micro, ici aux victimes, là aux politiques, à propos du scandale du siècle. Guy Dampier, brillant chercheur à l’Institut Legatum, nous a reçus pour parler de cette affaire et de la question qui la sous-tend, l’identité nationale, son sujet d’étude. Entretien.
© Grooming Gangs : Britain’s Shame

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous pencher sur ce sujet ?

J’avais été marqué par l’histoire des grooming gangs dès 2014, quand le rapport Jay est sorti. J’ai découvert ça en lisant la presse dans la cuisine de ma grand-mère en Cornouailles. J’étais horrifié. C’était un crime d’une telle ampleur. Puis avec le temps, les médias se sont désintéressés. En 2021, avec Charlie Peters, nous avons voulu rouvrir le dossier. Manifestement, les horreurs continuaient. On a épluché les rapports d’enquête et les livres publiés par les lanceurs d’alerte qui, curieusement, avaient été chroniqués comme relevant d’un sous-genre de misery-memoir, comme s’ils étaient des livres-confessions traumatiques. L’ouvrage de l’inspectrice Maggie Oliver tout comme celui de Jayne Senior, directrice de Risky Business, une association d’aide aux enfants en difficulté à Rotherham, contenaient des révélations inouïes.

Jayne Senior raconte par exemple un moment où une chercheuse est venue travailler dans son association pour traiter toutes les données et cerner les ramifications d’un gang local impliqué à la fois dans le trafic de drogue et l’exploitation sexuelle des jeunes filles. Or un matin, Senior constate que quelqu’un a pénétré dans les locaux, consulté les dossiers, fouillé le contenu des ordinateurs, subtilisé des documents, ajouté des faux, y compris des minutes d’entretiens qui n’avaient pas eu lieu. De toute évidence, l’intrus connaissait les mots de passe. Elle a alerté la police. On n’a jamais su qui avait ainsi faussé tous ces éléments de preuve. Fascinant ! Avec Charlie, nous avons réuni un peu d’argent pour recruter un caméraman et tourner des images à Rotherham de façon à construire un teaser. On a fait le tour des chaînes de télés. Toutes, de gauche comme de droite, nous ont rembarrés.

Comment motivaient-ils leur refus ?

C’est Charlie qui présentait le documentaire à l’image. L’une des réponses les plus directes – d’une personne dont je ne citerai pas le nom – a été : « Charlie, vous êtes un jeune homme blanc, beau, blond aux yeux bleus. Si vous trouvez un représentant d’une minorité ethnique pour présenter le documentaire, votre sujet nous intéresse. Avec un blanc, ça ne sera pas possible. » Heureusement, GB News a été enthousiaste. Le fait qu’on ait pu interviewer une victime et son père les a intéressés. Ces témoignages étaient forts. Le père racontait comment, pour sauver sa fille, il avait dû se battre, non contre les violeurs, mais contre la police qui l’a arrêté.

Avez-vous été menacés pendant le tournage ?

Disons que c’était tendu. Notamment un jour où nous étions dans un quartier à majorité islamo-pakistanaise. On était les seuls blancs dans cette rue, qui plus est avec une caméra. Difficile de passer inaperçus. On a commencé à voir des gens aux fenêtres avec leur téléphone, des voitures qui ralentissaient, on s’est sentis encerclés. Le caméraman qui tournait ce jour-là s’est alors retiré du projet. Du reste, aucun des caméramans qui ont travaillé sur le film n’a voulu apparaître au générique.

« Il ny a pas de Christine de Pisan dans la communauté pakistanaise de Bradford ! »

Guy Dampier

Quelle est l’ampleur de ce scandale ?

On l’ignore, c’est tout le problème ! On a des estimations, fondées sur des enquêtes locales. À Rotherham : 1 510 victimes. Une petite ville comme Telford (150 000 habitants) a dénombré 1 000 victimes en 25 ans. Cela donne une idée de l’ampleur. Sachant que ce phénomène des grooming gangs s’est produit dans une cinquantaine de villes, il est plausible qu’il y ait eu des dizaines de milliers de victimes. Combien de dizaines de milliers ? Impossible à dire. D’où la nécessité d’une enquête nationale.

Ces gangs continuent-ils d’opérer ?

On découvre sans cesse de nouveaux cas dans la presse. Notre documentaire a déclenché la mise en place par le ministère de l’Intérieur, en avril 2023, d’une force spéciale qui a procédé à 550 arrestations en un an. Cette task force est pilotée par l’Agence nationale du crime, qui est indépendante de la police. Les forces de police locales n’ont pas été à la hauteur. Tous les rapports évoquent un problème d’incompétence, sinon de corruption. En 2022, l’Independent Office of Police Conduct (IOPC), la police des polices, a rendu les conclusions d’une enquête qui aura duré huit ans. L’IOPC avait lancé 91 enquêtes portant sur des soupçons de complicité ou de négligence. Huit officiers ont été reconnus coupables de faute professionnelle et six de faute grave. Aucun policier n’a été démis de ses fonctions, aucun envoyé en prison. Il y a juste eu quelques rappels à l’ordre. Or le 12 janvier 2025, un lanceur d’alerte révélait au journal The Times que l’IOPC, censé faire toute la lumière sur les manquements des services à Rotherham, avait demandé à ses enquêteurs de ne pas inquiéter les gradés. La situation est pire encore dans la ville de Rochdale où une enquête (« Operation Augusta ») qui avait permis de repérer plusieurs réseaux de violeurs a été interrompue sans explication, suite à une réunion du commandement dont les minutes ont disparu !… Là non plus, aucun officier de police n’a été poursuivi.

Andrew Norfolk est le premier journaliste à avoir parlé des grooming gangs. L’avez-vous rencontré pour votre enquête ?

Non, il n’a pas voulu. Il avait été l’objet d’une telle cabale pour avoir révélé un « problème pakistanais » qu’il ne voulait plus être mêlé à cette histoire. Le Conseil musulman britannique et son Centre de surveillance des médias (le CFMM, Center for Media Monitoring, s’occupe de mesurer l’hostilité médiatique aux musulmans) lui étaient tombés dessus. Il a subi le tir groupé de l’extrême gauche et des islamistes. C’est Andrew Norfolk qui, le premier, a utilisé le terme grooming gang pour décrire ces réseaux de violeurs liés entre eux par des liens d’amitié ou de famille, qui attiraient les jeunes filles puis, une fois séduites, les exploitaient avec la plus grande cruauté.

Pourquoi ce terme « grooming gang » est-il important ?

Certains rapports ont mis dans le même sac les gens qui consommaient des images pédophiles sur leur ordinateur et les gangs de violeurs. Les deux sont graves mais pas au même échelon. Le cas des grooming gangs est d’autant plus choquant que les agressions sont inter-communautaires. Si la mort de George Floyd a créé une telle onde de choc, c’est parce qu’un policier blanc était responsable de la mort d’un délinquant noir. Lorsqu’un policier noir tue un délinquant noir dans les rues de Chicago, ça ne fait pas la une des journaux. Ce phénomène de réseaux pédophiles dominés par une minorité ethnique qui s’attaque à des jeunes filles blanches est unique en son genre. Il y a des réseaux de pédophiles blancs qui s’organisent en ligne. Ils ne se connaissent pas au départ. Et ils ne visent pas les enfants en fonction de leur religion ou de leur couleur de peau. Les viols de masse des grooming gangs présentent un caractère racial. C’est une circonstance aggravante qui aurait dû alourdir les peines. Une des victimes de Rotherham qui témoigne dans notre film a été séquestrée dix semaines. Son violeur a pris 9 ans de prison. Il a été libéré après quatre ans et demi ! Le caractère racial de ces crimes n’a jamais été pris en considération dans les procès. Les postures anti-racistes ont parasité le débat. Dire que le plus grave crime de haine raciale du XXIe siècle a été commis par une minorité ethnique contre des blanches, cela renverse le récit dominant.

Lire aussi : Grooming gangs : à nous les p’tites Anglaises

Quel est le profil des jeunes filles ?

Beaucoup sont d’un milieu très modeste, de familles en difficulté, mais il y a aussi des jeunes filles de la classe moyenne vivant dans un foyer heureux. Vous savez, une adolescente en révolte contre ses parents qui se fait accoster à un arrêt de bus, cela peut dégénérer. Les agresseurs sont à 80 % d’origine pakistanaise ou bi-nationaux. Et les filles à 90 % blanches. À Rotherham, sur les 1 510 victimes, seules 120 étaient des filles de couleur et/ou musulmanes. Celles-là n’étaient pas violées en groupe mais par un seul agresseur qui était en général quelqu’un de sa famille.

Ça n’est pas la première fois que ce scandale ressurgit…

Parce qu’elle contredit le multiculturalisme heureux, chaque fois que cette affaire réapparaît sur le devant de la scène, les bien-pensants s’affairent à relativiser. C’était le cas en 2014 au moment des révélations du Rapport Jay. C’était le cas au moment de la sortie de notre documentaire – on a eu nos accusations d’islamophobie et de racisme. Je remarque que cette fois, après l’offensive Musk sur X, les dénégations sont moindres. Les Américains ont été choqués. Je crois que leur indignation était sincère.

Cette affaire nourrit le débat sur l’immigration de masse. Robert Jenrick, ministre de la Justice du cabinet fantôme, et Kemi Badenoch, leader du Parti conservateur, ont même parlé de hiérarchie des civilisations. Un tabou est levé ?

Kemi Badenoch a dit que toutes les cultures ne se valaient pas. Robert Jenrick a dit qu’il fallait refuser l’entrée au Royaume-Uni à ceux qui viennent de pays attardés caractérisés par une attitude médiévale envers les femmes. Je trouve cette phrase injuste. Notre Moyen Âge valait beaucoup mieux que ça. Les abbesses participaient au conseil du roi anglo-saxon. Nous avons eu Julienne de Norwich. En Italie, Mathilde de Canossa a joué un rôle politique éminent. Aliénor d’Aquitaine a participé aux croisades. Vous avez eu Christine de Pisan. Il n’y a pas de Christine de Pisan dans la communauté pakistanaise de Bradford ! Donc je réfute ce jugement sur le Moyen Âge, mais je conviens qu’il existe une hiérarchie des cultures. La culture pakistanaise a un problème de mariages entre cousins, problème dont nous nous sommes débarrassés lorsque l’Église catholique a proscrit cette pratique. Le caractère clanique de la culture pakistanaise a des effets politiques. La pratique des votes communautaires est étrangère à nos mœurs politiques. Il ne faut éluder aucun de ces sujets si l’on veut en finir avec les grooming gangs. Il faut améliorer la qualité des données qui est discutable dans la plupart des rapports. Il est grand temps d’élucider les nombreuses zones d’ombre qui demeurent. Je crois que, cette fois, la pression est telle que le gouvernement n’y coupera pas.

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