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S’inspirant du cas d’une médium britannique affirmant avoir reçu des œuvres nouvelles de musiciens illustres décédés, Éric Faye a composé une enquête envoûtante dans l’entre-deux d’un monde qui bascule. Un roman à la croisée des genres, magnétique et troublant, où la mélancolie donne le la.
Qui est cette Rosemary Brown dont l’histoire a inspiré votre roman ?
Rosemary Brown était une Anglaise qui, dans les années 60 et 70, défraya la chronique en affirmant qu’elle recevait chez elle, qu’elle « voyait » différents compositeurs classiques et prenait des partitions posthumes sous leur dictée. Le cas Rosemary Brown diffère de celui de mon roman en cela que les compositions « recueillies » par cette Anglaise ne sont que rarement d’une qualité telle qu’on puisse crier à des imitations réussies, loin s’en faut. Rosemary Brown, qui m’a servi d’inspiration, disait recevoir chez elle notamment Franz Liszt, Chopin, mais aussi Schubert, Grieg, et d’autres encore… Même John Lennon. Quant à ce qui m’a donné envie de m’approprier cette « histoire » pour en faire ma chose romanesque, c’est sans doute que dix-huit ans après la mort de Rosemary Brown, nul n’a éventé la supercherie, nul n’a pu expliquer ce qui, aussi durablement, lui était passé par la tête pour affirmer jusqu’à sa mort qu’elle recevait ces visites illustres. Elle avait réussi à convaincre certains grands interprètes (Peter Katin), et Leonard Bernstein, si ma mémoire ne me trompe pas, avait cherché à la rencontrer. Quel « Rosebud » l’a, des décennies durant, animée ? Pourquoi, si tel est le cas, créer autant de pastiches et dépenser tant d’énergie pour y faire croire ? En cela, elle m’a paru assez proche de ce qui anime l’écrivain : chercher à créer une illusion aussi crédible que possible.
Je recherchais d’autre part une ville d’un ex-pays communiste, émergeant d’un système « athée », pour installer mon récit à un moment de bascule historique, peu après la « révolution de velours » de novembre 1989 et la scission de la Tchécoslovaquie.
Pourquoi avoir choisi Prague pour installer votre action ?
Prague où j’ai souvent séjourné, est pour moi tout à la fois la ville de la musique par excellence, avec les ombres de Mozart, Dvorak, Smetana, Suk et autres Janacek, et la ville du fantastique, d’un certain fantastique dont je me sens proche, celui de Meyrink, de Perutz et bien sûr de Franz Kafka. Je recherchais d’autre part une ville d’un ex-pays communiste, émergeant d’un système « athée », pour installer mon récit à un moment de bascule historique, peu après la « révolution de velours » de novembre 1989 et la scission de la Tchécoslovaquie. Je souhaitais que mes personnages se remettent en cause à l’image de leur pays qui basculait dans de nouvelles formes de pensée.
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On a l’impression que l’idée de fuite domine le livre. Tout semble en voie d’extinction ou sur le point de s’échapper…
J’aime, littérairement parlant, les climats crépusculaires, féconds pour l’écriture. J’aime aussi l’inexpliqué, ce qui résiste, car c’est la porte ouverte aux supputations, à l’imaginaire, bref, à l’écriture telle que je l’aime.
Au-delà des interventions de Chopin, peut-on dire que les personnages sont hantés ?
Hanté par son passé, chaque personnage l’est à sa façon ; l’un par son milieu familial athée et communiste, l’une par la visite d’un personnage illustre alors qu’elle était une enfant. Mais autant V?ra Foltýnova reste la même d’un bout à l’autre, autant Ludvik Slany, le journaliste, est en proie aux doutes, et c’est lui, en tant qu’auteur, qui m’a paru le personnage le plus romanesque ; il évolue, il renie une part de lui-même, il est tourmenté alors qu’il entendait tout maîtriser…
J’ajoute que Chopin était polonais de père français, qu’il a vécu longtemps en France, où il est mort en exil, alors que son pays, qui aspirait en 1830 à être maître de son destin, était repassé sous la botte tsariste. Chopin était un Européen avant l’heure.
Si l’intrigue est vertigineuse, l’enquête est précise, rationnelle, et ne néglige aucune piste. Pensez-vous qu’un tel phénomène subisse le même traitement aujourd’hui ?
Je ne pense pas que notre époque soit plus rationaliste que celle de 1995, au contraire.
Avez-vous fait appel à des musiciens pour rendre si crédible le cas de Vera Foltýnova ?
J’ai fait appel aux souvenirs des cours de piano que j’ai suivis pendant deux ans dans mon enfance, et pour le reste j’ai pu poser quelques questions à Jean-François Zygel, qui, alors que j’écrivais ce livre, donnait des spectacles axés sur des improvisations « à la manière » de grands compositeurs.
Quel est votre rapport personnel à Chopin ?
Il vient me rendre visite tous les matins… Plus sérieusement, disons que j’admire Chopin et son génie mélodique très particulier, qui fait qu’on le reconnaît presque immédiatement, au bout de quelques mesures. Et sa vie tourmentée, brève (il est mort à 39 ans) me semblait s’accorder avec la problématique du roman. J’ajoute que Chopin était polonais de père français, qu’il a vécu longtemps en France, où il est mort en exil, alors que son pays, qui aspirait en 1830 à être maître de son destin, était repassé sous la botte tsariste. Chopin était un Européen avant l’heure.
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Roman noir, polar, espionnage, fantastique… Peut-on dire que ce roman est à la croisée des codes comme des genres ?
J’ai joué sur les différents codes de ces genres ; ayant grandi durant la guerre froide, il me reste toujours un peu nostalgique de cette époque, qu’au fond j’aimais bien. Dominant l’aspect policier, historique, le côté espionnage de toute cette affaire, le livre n’est-il pas dominé, comme un gigantesque éclat de rire, par cette humble cantinière V?ra Foltýnova, qui mène en bateau toute son époque et tous les fins limiers à ses trousses ? Quant à la comparaison avec le genre polar, elle a ses limites car je me garde de tout résoudre. Au lecteur de mener sa propre enquête, de se faire sa propre idée…
Je me sens bien dans mon époque littéraire et j’ai beaucoup d’estime pour nombre d’écrivains actuels en France et en Belgique ; je regrette parfois que le style et la voix particulière que fait entendre tel ou tel écrivain ne soient pas toujours au cœur de l’attention de la critique et du lectorat, mais ceci dit, notre époque compte tout de même de grands stylistes appréciés.
Vous privilégiez une atmosphère mélancolique – et feutrée – aux coups d’éclat et aux sentences chocs, mais parvenez à faire monter une tension terrible avec une simple sonnerie de téléphone dans la nuit. Vous sentez-vous en décalage dans le paysage littéraire actuel ?
Mieux vaut suggérer qu’asséner, non ? Je ne me sens pas en décalage, non, et si je pousse la littérature de mon temps dans certaines directions, tant mieux. Je me sens bien dans mon époque littéraire et j’ai beaucoup d’estime pour nombre d’écrivains actuels en France et en Belgique ; je regrette parfois que le style et la voix particulière que fait entendre tel ou tel écrivain ne soient pas toujours au cœur de l’attention de la critique et du lectorat, mais ceci dit, notre époque compte tout de même de grands stylistes appréciés.
Propos recueillis par Alain Leroy
L’ART DE SEMER LE DOUTE
C’est avec virtuosité qu’Éric Faye s’empare du cas troublant de Rosemary Brown, une médium anglaise qui prétendait recevoir sous la dictée des partitions de compositeurs décédés. Transportant les grandes lignes de cette intrigue dans le décor d’une Prague engourdie du milieu des années 90, il propose un roman crépusculaire où un journaliste cafardeux et un ex-espion du régime soviétique sont mandatés pour percer le mystère de la veuve V?ra Foltýnova. Cette dame paisible et sans éducation prétend recevoir la visite régulière de Chopin. Le but ? Lui livrer ses nouvelles œuvres pour les offrir au monde. Ainsi V?ra s’exécute laborieusement, pleine d’humilité, au point de convaincre un grand nombre de musicologues reconnus et d’ébranler les convictions des plus matérialistes. Complot ? Mystification façon Samuragochi ? Don exceptionnel ? Communication avec l’au-delà ? C’est en tout cas une belle réflexion sur la mystification dans l’art et l’art de semer le doute. Une course contre la montre passionnante dans le clair-obscur d’un monde en plein remaniement.
A.L.
LA TÉLÉGRAPHISTE DE CHOPIN Éric Faye Seuil 272 p. – 18 €

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