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Yann Raison du Cleuziou : Un catholicisme persistant

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29 octobre 2019

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Maître de conférences en Sciences politique à l’université de Bordeaux, Yann Raison du Cleuziou est spécialiste du catholicisme français contemporain. Dans son dernier essai très remarqué, paru au printemps dernier, Une contrerévolution catholique, il ausculte les mouvements qui animent souterrainement ou à l’air libre un catholicisme persistant, qu’il nomme celui des « observants » et qui s’est particulièrement illustré depuis une vingtaine d’années dans les luttes bioéthiques et sociétales.

 

 

 

Quelles sont les origines intellectuelles, sociales et politiques de cette « contrerévolution catholique » contemporaine que vous décrivez ?

Si j’utilise ce terme de contre-révolution, c’est pour désigner deux processus. D’abord le fait que chaque révolution produit sa contre-révolution. À partir des années 1960 débute une révolution de l’usage du corps dont le premier moment est la normalisation de la dissociation entre la sexualité et la procréation – nous sommes toujours dedans avec le débat actuel sur la PMA ou la congélation des ovocytes. Cela a suscité une contre-révolution dont le catholicisme a été le bastion principal depuis la publication d’Humanæ vitæ par Paul VI en juillet 1968. Ensuite il y a un second processus que le terme de contre-révolution permet de penser. Joseph de Maistre l’a bien décrit dans son ouvrage Considérations sur la France, de 1797. Sa formule est connue : « La contre-révolution ne sera pas une révolution en sens contraire, mais le contraire de la révolution ». Ce qui signifie que la contre-révolution doit se penser comme la perpétuation d’un ordre, notion nécessaire et évidente pour penser les dynamiques internes au catholicisme contemporain.

C’est ici que surgit la problématique de la contre-révolution : si le catholicisme prend un virage conservateur aujourd’hui – la base du catholicisme, précisons, pas l’appareil – c’est justement qu’il repose sur ceux qui durent.

Perpétuation d’un ordre ? Pourtant le catholicisme français est en déclin

Oui, et l’historien Guillaume Cuchet parle même « d’effondrement ». Les enquêtes de sociologie le confirment. On atteint des chiffres de pratique hebdomadaire très faibles, environ 2 % selon une enquête que j’avais réalisée pour Bayard. C’est donc un moment de déclin, en effet, abondamment commenté. Mais pour ma part, j’ai voulu retourner le problème : ne plus m’interroger sur ceux qui partent mais sur ceux qui restent, qui donc perpétuent un ordre malgré tout. C’est ici que surgit la problématique de la contre-révolution : si le catholicisme prend un virage conservateur aujourd’hui – la base du catholicisme, précisons, pas l’appareil – c’est justement qu’il repose sur ceux qui durent. J’ai montré dans mes enquêtes précédentes que le catholicisme est un univers clivé entre des sensibilités. Or, celles-ci n’ont pas la même capacité à durer : ceux qui ont une forte capacité à durer, c’est-à-dire à perpétuer la foi, ce sont les catholiques que je nomme « observants ». On peut les qualifier de conservateurs parce qu’ils se sont fait le conservatoire de l’esprit de la pratique anté-conciliaire. Pas forcément dans la forme elle-même, les traditionalistes ne sont qu’une minorité parmi eux. Mais pour eux, le salut n’est pas gagné a priori. La fidélité aux règles de la pratique (jeûne eucharistique, messe dominicale, confession régulière pour communier) est pensée et vécue comme une ascèse purificatrice. Leur pratique est donc orientée vers un Au-delà, alors que cette dimension extra-mondaine devient rare parmi les catholiques.

 

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Comment cela se manifeste-til concrètement ?

Ces catholiques observants se sont autonomisés des paroisses et des diocèses mais sans aller jusqu’à la rupture. Ils se sont appuyés sur leurs réseaux de familles, sur les mouvements de scoutisme et sur les écoles pour perpétuer la foi à l’abri des innovations du clergé diocésain dominant. Très souvent, ils ont trouvé dans le clergé des communautés nouvelles des alliés pour cette entreprise de préservation d’un catholicisme exigeant.

Ce détachement est lié au sentiment que le centre romain n’est pas fiable puisque le Ralliement a succédé au Syllabus. Ce sont des catholiques paradoxalement anticléricaux. Reste que selon moi, cet éventuel ancrage n’est pas décisif pour penser le catholicisme observant. Ce dernier naît à la fin des années 1960 en réaction aux excès de la pastorale post-conciliaire.

Y a-t-il un rapport étroit entre ces familles et celles qui étaient déjà en sécession avec la société auparavant, notamment pour des raisons politiques, comme les familles d’Action française par exemple ?

Certains catholiques observants sont en effet des héritiers. Leur tempérament conservateur est l’actualisation dans les années 60 d’une expérience plus ancienne. On peut parfois trouver dans ces familles un passé d’Action française : après la condamnation de 1926, bien des royalistes se pensent comme des catholiques sans Pape et vont acquérir un certain détachement à l’égard de l’institution ecclésiale. Ils s’autonomisent et perpétuent le catholicisme sur la base des dévotions et de la tradition familiale. Ce détachement est lié au sentiment que le centre romain n’est pas fiable puisque le Ralliement a succédé au Syllabus. Ce sont des catholiques paradoxalement anticléricaux. Reste que selon moi, cet éventuel ancrage n’est pas décisif pour penser le catholicisme observant. Ce dernier naît à la fin des années 1960 en réaction aux excès de la pastorale post-conciliaire. Ce n’est donc pas tant Vatican II que ce qui est entrepris ou déconstruit en son nom qui conduit les observants à adopter une posture de prudente réserve. Autre différence avec la crise de 1926, le catholicisme observant va se construire comme un catholicisme ultramontain, parce qu’il est le fait des catholiques marginalisés dans les diocèses, qui refusent de prendre le tournant socioculturel et qui, pour reconquérir une centralité, vont devenir les alliés de Jean-Paul II. Lequel va s’appuyer sur eux pour contourner des évêques peu enclins à assumer ses positions, sur la morale sexuelle par exemple. Ces catholiques vont s’identifier au combat du pape contre la sécularisation du rapport au corps.

 

 

Peut-on parler d’une focalisation sur ce type de combat au détriment d’autres ?

En effet, la question de l’école après les lois Debré passe au second plan (sauf en 1984) ; ils se méfient de la question sociale qui leur paraît un cheval de Troie communiste. Ce sont les questions liées à l’usage du corps sexué qui deviennent centrales. En conséquence tout un univers militant se forme. D’abord par la lutte contre l’avortement, puis à partir de 1994-1995, avec une extension aux questions bioéthiques : c’est la création de l’Alliance pour les droits de la vie qui deviendra Alliance Vita, ou la Fondation Lejeune. Ensuite, vient le mouvement antipacs avec la question homosexuelle, question qui va être le plus fort levier de mobilisation.

 

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Pourquoi cette question-là ?

Parce que la promotion du couple homosexuel et de l’homoparentalité fragilise directement la norme de la famille que promeut le monde catholique. Il faut comprendre que depuis l’Après-guerre, on est dans un mouvement de dépolitisation des catholiques : si les catholiques votent très majoritairement pour la droite de gouvernement, c’est sans motivation religieuse, par héritage de la position des droites sur la liberté religieuse et anticommunisme. Ce n’est pas quelque chose d’actif, c’est une rémanence inerte. La repolitisation opère à partir des années 90 avec une figure comme Christine Boutin, et aussi Philippe de Villiers ou Bernard Seillier. Les catholiques pensaient jusque-là que leur modèle d’action politique, c’était de transformer la société par la base grâce à l’exemplarité de leurs familles et l’infusion de leurs « valeurs ». Cette idée se trouve directement impactée par la promotion du couple homosexuel : leur type de famille se trouve relativisé, comme un héritage historique à dépasser. De plus les homosexuels militants vont réorienter leur combat vers la lutte contre l’homophobie, ce qui aboutit à ce qu’Éric Fassin appelle « l’inversion de la question homosexuelle » : avant, les « homos » apparaissaient comme des déviants qui devaient justifier leur pratique ou l’invisibiliser ; mais progressivement, ce sont ceux qui sont hostiles à la reconnaissance de l’homosexualité qui apparaissent comme des déviants, qui doivent s’excuser ou se faire discrets. Le catholicisme observant comprend ainsi immédiatement qu’avec ce terme d’homophobie, c’est la moralité chrétienne qui est en train de glisser du statut de norme majoritaire qui structurait mollement les mœurs à une opinion particulière déviante. C’est pourquoi la lutte contre le « lobby gay » va être un levier important de mobilisation et constituer des cohortes de militants que le combat pro-vie auparavant n’était pas parvenu à lever.

Les catholiques observants ont l’impression d’être pris entre deux fronts : d’un côté, la visibilité croissante de l’islam et son dynamisme apparent, qui les renvoie à leur sentiment de déclin : de l’autre côté, le réveil du mouvement laïque qui se traduit par de nouvelles lois visant à réduire les libertés religieuses pour rendre invisible l’islam.

C’est cette raison seule qui les mobilise ?

Il y a un deuxième levier de mobilisation : le sentiment de devenir une minorité. Une des conséquences de la reconnaissance de l’homosexualité, c’est que la moralité chrétienne perd l’appui de la loi. Les catholiques ne peuvent plus s’identifier à une société dont les évolutions les marginalisent. À quoi il faut ajouter la visibilité croissante de l’islam depuis les années 90. Les catholiques observants ont l’impression d’être pris entre deux fronts : d’un côté, la visibilité croissante de l’islam et son dynamisme apparent, qui les renvoie à leur sentiment de déclin : de l’autre côté, le réveil du mouvement laïque qui se traduit par de nouvelles lois visant à réduire les libertés religieuses pour rendre invisible l’islam. La loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école touche des prêtres aumôniers de lycée par exemple. Les catholiques ont le sentiment d’être trahis par la République et de perdre les bénéfices de leur ralliement. C’est le début d’une prise de conscience : la France n’est plus catholique et la place du catholicisme dans l’avenir est incertaine. Ce qui suppose un redéploiement militant.

 

 

Comment se manifeste-t-il ?

Il opère dans différentes directions. D’abord la question scolaire. Les observants ont le sentiment que les conditions indispensables de la transmission de la foi à leurs enfants sont menacées, et ils constatent que les écoles diocésaines suivant une « ligne d’ouverture » n’apportent pas un soutien suffisant. On voit donc émerger un mouvement en faveur de l’école hors contrat, notamment avec la création en 2004 de l’association « Créer son école » par Anne Coffinier. Mais redéploiement politique aussi, avec Christine Boutin qui a compris que les partis de droite n’intégreraient pas l’agenda éthique des catholiques sans pression de la base. Au sein de l’UMP elle essaie de structurer un pôle catholique et se présentera à la présidentielle pour négocier ensuite son ralliement contre un certain conservatisme éthique de la droite de gouvernement. Redéploiement religieux aussi à travers toutes les communautés nouvelles qui s’intègrent progressivement aux diocèses : c’est en leur sein que se trouve le jeune clergé dont les évêques ont besoin. On voit naître une nouvelle génération de prêtres, la « génération Jean-Paul II ». Cette révolution prend tout son sens avec l’élection de Benoît XVI, le pape qui va légitimer cette tendance, entre autres par son dépassement de la querelle liturgique ou sa condamnation du relativisme moral, en tant que recherche du moindre mal en politique. Redéploiement militant enfin : un certain nombre de mouvements vont chercher à sortir du ghetto social qui discrédite les mobilisations catholiques. La manif antipacs de 1999 a été identifiée à « la France des lodens ». Il y a donc « Les survivants », première sortie du ghetto de jeunes gens qui se griment ; puis la « Life parade » en 2005, importation des codes de la gay Pride ; enfin LMPT qui est complètement dans cette ligne-là. Elle bénéficie de ce savoir-faire militant, pour esquiver la stigmatisation attendue des catholiques en donnant un caractère festif et décalé à la mobilisation.

 

 

Lire aussi : Anne Coffinier : « Non au communautarisme de repli, oui à la communauté d’esprit »

 

 

Y a-t-il eu un retournement de cette stratégie depuis cette époque, les catholiques s’assumant comme tels, avec Sens commun et ou le soutien à la candidature de François Fillon par exemple ?

Malgré le vote de la loi Taubira, on peut dire que LMPT est une victoire politique parce que c’est un mouvement social qui a fait émerger un capital militant devenu une ressource de pression politique. Ce qui est paradoxal c’est que cette mobilisation ait dû son succès à son caractère aconfessionnel, à sa ligne festive et homophile. Car cette stratégie a profité aux catholiques qui ont pris conscience qu’ils représentaient une force politique en tant que catholiques. Cela a abouti à une paradoxale réémergence de la question catholique en politique et donc à une reconfessionnalisation du rapport des catholiques à la politique. C’est ce qui explique qu’il y ait eu ensuite une telle focalisation sur l’électorat catholique pendant la primaire de la droite et du centre et durant la présidentielle. Ce capital politique reconstitué par LMPT reste toujours un peu volatil et fictif : le succès d’une manifestation repose sur la croyance que les gens représentent d’autres millions qui n’ont pas pu venir. Ainsi, les porte-parole de LMPT ou de Sens Commun se sont construit une autorité de « courtiers du catholicisme » pour négocier en politique au nom de masses dont l’existence est pourtant indémontrable. La parole politique ne dit pas le réel mais tente de le transformer en modifiant sa représentation. Par exemple proposer des lignes de clivage comme « conservateurs contre progressistes ». Reste que la réalité est autre et sa transformation très lente. Par exemple, la sociologie électorale montre que depuis les années 1970, le vote catholique est une variable quasi-inerte. Au deuxième tour de la présidentielle, les catholiques pratiquants votent toujours environ aux deux tiers pour la droite de gouvernement. Et manifestement aux dernières présidentielles, c’est Emmanuel Macron qui a été identifié à la droite de gouvernement. Mais une chose a bougé : jusqu’à 2015, les catholiques pratiquants votaient FN en deçà des moyennes nationales. Puis à partir des régionales 2015, ils s’alignent sur les moyennes nationales. Mais LMPT n’a eu aucune traduction électorale vraiment mesurable. Derrière ses militants, il n’y a pas d’électorat de poids.

Ce n’est pas le pape qui fait le catholicisme français. Des cohortes de militants se sont constituées, engagées de manière discrète et ont acquis un savoir-faire politique. Ces catholiques observants, bien que minoritaires, ont désormais des leviers pour peser. Dans le rapport de force interne à l’Eglise ils sont en train de gagner.

Est-ce que l’élection du pape François a modifié ce catholicisme français ?

Non. Ce n’est pas le pape qui fait le catholicisme français. Des cohortes de militants se sont constituées, engagées de manière discrète et ont acquis un savoir-faire politique. Ces catholiques observants, bien que minoritaires, ont désormais des leviers pour peser. Dans le rapport de force interne à l’Eglise ils sont en train de gagner. Mais ce n’est pas fait et le problème des catholiques observants, c’est qu’ils ne sont pas en expansion. Ce catholicisme a une homogénéité sociale qui est à la fois le vecteur de l’efficacité de sa transmission et sa limite. Par ailleurs, si ces catholiques arrivent à perpétuer la foi, ce n’est pas parce qu’ils ont théologiquement raison, c’est parce qu’ils ont un savoir-faire de reproduction sociale qui est le savoir-faire bourgeois par excellence. C’est devenu une France élitiste qui comme le reste des élites sociales françaises se mélange de moins en moins au reste de la population. Ils font des colloques sur l’évangélisation mais n’iraient pas « compromettre » l’éducation de leurs enfants dans les lycées publics ou même à la fac… Leur négligence des questions économiques manifeste qu’ils demeurent intégrés à la « France qui gagne » et se satisfont donc de l’ordre dominant. Leur focalisation sur les questions sociétales est un marqueur culturel au sein des élites et religieux au sein de l’Eglise. Je doute qu’ils puissent reconstruire la base populaire que le catholicisme a perdue. En revanche, ils parviennent à durer et dans un contexte de déclin ce n’est pas rien.

 

Propos recueillis par Jacques de Guillebon

UNE CONTRE-RÉVOLUTION CATHOLIQUE Yann Raison du Cleuziou Seuil 384 p. – 23 €

©DR

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