Il y a chez Éric Zemmour quelque chose d’éminemment sympathique et qui nous porte à une grande indulgence envers lui lorsque – comme cela arrive à tout le monde, et surtout lorsqu’on écume les plateaux de télévision – il lui arrive de dire des choses qui sont fausses ou exagérées. C’est son refus déterminé, délibéré, absolu, de céder au chantage émotionnel qui voudrait que la raison doive se taire dès lors que ses conclusions pourraient blesser quelqu’un.
Éric Zemmour a parfaitement compris que ce nouvel impératif catégorique – « Formule tes idées de telle manière qu’elles ne puissent heurter aucune sensibilité » – n’était rien d’autre qu’une interdiction de penser, interdiction qui, en outre, si l’on s’y conforme, assure sans coup férir la victoire de certaines idées politiques qui sont précisément celles qu’il combat.
Car, en vérité, ce que vise cet interdit, c’est le travail de la raison lui-même : il est en effet impossible de penser sans user de catégories générales, c’est-à-dire sans subsumer le particulier sous les concepts, pour rester dans le vocabulaire kantien, or c’est en définitive cet effacement de l’individuel qui blesse la sensibilité contemporaine. C’est donc toute tentative de raisonner en bonne et due forme qui sera jugée insupportable et dénoncée comme un manque de cœur. Derrière l’anathème porté contre les « amalgames » au nom de la « complexité du réel », on entend distinctement une petite voix, la voix de l’individualité, qui s’égosille : « Mais moi, MOUA, je ne suis pas comme ça MOUA ! » ; « Je refuse d’être considéré dans ce que j’ai de commun avec tous les membres d’une classe, alors que je suis un individu unique (et uniquement précieux, cela va sans dire) ! ». Derrière l’accusation de ne pas tenir compte de la sensibilité d’autrui, il y a la vanité blessée de celui qui se découvre, littéralement, insignifiant, de celui qui constate que les particularités qui lui semblent les plus aimables, les siennes, comptent pour rien aux yeux de la raison.
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L’unique forme de raisonnement qui sera encore tolérée empruntera la forme de la tautologie, car c’est la seule qui semble ne pas faire violence à la singularité de chacun puisqu’elle ne nous apprend rien ; comme dans « Les êtres humains sont tous humains », qui est la tautologie maitresse de la « pensée » contemporaine.
Et c’est ainsi que, sous l’effet du nouvel impératif catégorique, le commun se dissout irrésistiblement et qu’il ne reste plus que des individus férocement jaloux de leurs particularités minuscules, des petits moi qui se croient souverains et, en conséquence, sont l’ennemi et voudraient être le tyran de tous les autres. Dans le même temps, le culte de l’individualité et la revendication que le monde recommence avec moi aboutit inévitablement à une uniformité sans précédent dans les opinions et les caractères, comme Tocqueville l’avait déjà très bien vu. Individualisme féroce et intolérance violente envers celui qui sort du cercle très étroit des propositions autorisées vont de pair, et ont pour traduction politique la disparition de la nation et le règne du politiquement correct. Ou, si l’on veut utiliser une métaphore, la victoire par KO de « Macron » sur « Zemmour ».
Cela s’est encore très bien vu ce jeudi dans l’émission « L’heure des pros », dont Zemmour était l’invité. Pascal Praud a resservi au pas encore candidat le reproche d’avoir été blessant pour les parents des enfants tués par Mohammed Merah, en affirmant, en substance, que faire enterrer ses enfants à l’étranger témoignait du fait que l’on ne se sentait pas complètement français. Puis, pour appuyer l’accusation, nous avons eu droit à une longue tirade de Nicolas Sarkozy proclamant, des trémolos plein la voix, qu’on ne pouvait pas « toucher » aux parents des victimes de Merah parce que lui, président de la République, les avait rencontré et qu’il avait ressenti leur souffrance immense : « On ne touche pas à la douleur humaine ». Bref, aucun argument, aucune réflexion, que du pathos épais et gluant tartiné jusqu’à l’écœurement.
Savoir suivre les préceptes de sa raison sans jamais étouffer la voix de son cœur est un équilibre délicat et, sans doute, toujours précaire
Mais, face à cette offensive émotionnelle, Zemmour est resté absolument droit dans ses bottes, réaffirmant la validité de son raisonnement, et réaffirmant surtout son droit absolu à raisonner même en face d’une douleur terrible. La question la plus décisive n’est d’ailleurs pas de savoir si Zemmour a raison ou pas dans cette histoire de sépultures, mais de savoir s’il est encore permis de mettre de côté les émotions, les sentiments, la sensibilité de tel ou tel, y compris la sienne propre, pour raisonner et essayer d’atteindre à une vérité générale. Et ce point est en effet non négociable. Totalement, absolument, catégoriquement non négociable. Zemmour a eu entièrement raison de ne pas céder un pouce de terrain.
Il a également eu raison de faire remarquer que Sarkozy était un président qui n’avait pas fait ce pour quoi il avait été élu, et que cela avait sans doute beaucoup à voir avec ce primat accordé à l’émotion dans son fonctionnement personnel. Si Sarkozy a tant déçu c’est aussi, c’est peut-être d’abord, parce qu’il n’a pas su ou pas voulu s’astreindre à la discipline de la pensée qui, pour parvenir à une compréhension claire du but à atteindre et des obstacles à surmonter, nécessite de ne pas se laisser happer par le pathos des cas individuels.
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Éric Zemmour, enfin, a eu raison de rappeler que l’homme d’État ne pouvait pas se permettre de faire montre de la même sensibilité que le particulier, que ce qui est vertu chez l’un peut se révéler vice dangereux chez l’autre. Le devoir de l’homme d’État est de prendre ses décisions en ayant en vue le bien commun, et non le bien singulier de tel ou tel. Il arrive, fort heureusement, que l’intérêt public coïncide avec l’intérêt privé et on peut même dire que, considéré abstraitement, le bien commun n’est pas autre chose que l’intérêt bien compris de chacun des membres de la communauté. Malheureusement, il est inévitable que, dans la pratique, cette coïncidence ne soit jamais parfaite, que le bien commun soit opposé à l’intérêt immédiat de certains, et même que la survie de l’ensemble nécessite parfois le sacrifice d’un nombre variable d’individus. Celui qui prétend diriger une nation ne peut pas abdiquer son jugement en face de la souffrance, réelle ou supposée, d’une ou plusieurs personnes, aussi respectables soient-elles. Il doit faire et dire ce qui lui semble juste et bon pour son pays, quand bien même cela lui broierait le cœur.
Certes, il est possible de pousser cette qualité nécessaire à l’excès et de la transformer en vice, de passer de la fermeté à l’insensibilité. Savoir suivre les préceptes de sa raison sans jamais étouffer la voix de son cœur est un équilibre délicat et, sans doute, toujours précaire. Mais il faut nous soutenir par le bord où nous penchons, or aujourd’hui nous sommes gavés de pathos comme des oies et nous en crevons littéralement. Je soupçonne que ce refus obstiné de s’incliner devant l’émotionnellement correct fait partie des traits de caractère qui rendent Zemmour particulièrement clivant, comme on dit, et qui, s’il était effectivement candidat, constitueraient pour lui un plafond de verre électoral. Mais il est parfois des exemples qui sont plus salutaires que des victoires et, quel que soit le destin politique d’Éric Zemmour, je lui suis déjà hautement reconnaissant d’avoir la nuque si raide.





