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Eugénie Bastié : « La droite n’a pas gagné la bataille des idées, mais la bataille du réel » 2/2

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Publié le

23 mars 2021

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Journaliste aux pages Débat du Figaro, Eugénie Bastié publie « La Guerre des idées » chez Robert Laffont, une enquête où elle dresse un riche panorama du débat d’idées contemporain. Tour à tour, elle y interroge la disparité des idées, la qualité des débats, le rôle de l’Université, l’état de la gauche et la portée de l’offensive conservatrice. Entretien en deux parties 2/2.
© Lincorrect

Si la droite n’a pas (encore) gagné la bataille des idées, n’est-elle pas aujourd’hui celle qui dicte l’actualité ?

Je ne considère pas que ce soit la droite qui règle le tempo médiatique. La question de l’islam fait l’objet d’une grande guerre à l’intérieur même de la gauche. En 1989 au moment du voile de Creil, il y a un débat intellectuel à gauche sur l’islam avec Badinter, Finkielkraut, Debré qui considèrent que l’on ne peut pas défendre le port du voile si l’on est de gauche est féministe. Philippe de Villiers, lui ,défend le voile avec tout une partie de la droite, qui pense à l’immigration mais ne voit pas l’islam. Aujourd’hui, sur la question de l’islam, le débat d’idées est beaucoup plus fort à gauche – entre les deux gauches irréconciliables – qu’à droite, où il y a quasiment consensus. Je ne suis pas sûre que ce soit la droite qui ait mis cette question-là dans l’agenda. Je pense aussi qu’il y a des sujets qui s’imposent dans le débat, mais qui ne sont pas imposés par un camp ou par l’autre.

La droite récupère des intellectuels de gauche, et notamment au Figaro. Pour quelles raisons, et quel intérêt politique ?

La droite n’est pas sectaire. La gauche est dans la quête de pureté idéologique, et toujours traque les déviants : dans Les Nouveaux réactionnaires, Daniel Lindenberg vise les gens de gauche qui auraient dérivé vers la droite. Jamais il n’y a de livre où des gens de droite traquent ceux ayant dérivé vers le centre.

Lire aussi : Eugénie Bastié : « La droite n’a pas gagné la bataille des idées, mais la bataille du réel » 1/2

La droite cite des intellectuels de gauche ; la gauche ne cite jamais des intellectuels de droite. Il y a une dissymétrie qui est frappante parce que, pour la gauche et comme le disait Simone de Beauvoir, « la vérité est une, seule l’erreur est multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme ».

Vous écrivez que la crise du coronavirus a permis de réunir deux droites irréconciliables que sont droite libérale et droite conservatrice. Qu’entendez-vous par là ?

Il y a deux phénomènes qui aujourd’hui font qu’il y a un rapprochement entre libéraux et conservateurs. Tout d’abord, il y a la question de la gauche woke complètement folle qui prône la cancel culture, veut faire taire ses opposants et qui finalement a une vision tellement étendue du conservatisme qu’elle en finit par y englober les libéraux. Et de fait, ces derniers sont d’accord avec les conservateurs. Sur la question du féminisme et de l’indifférence des sexes, libéraux et conservateurs s’accordent sur l’existence d’une nature humaine pour dire qu’il y a une différence des sexes, alors que la gauche constructiviste le nie. Ensuite, la crise du coronavirus a créé des rapprochements entre des personnes comme Gaspard Koenig ou Pierre Manent, qui viennent d’univers idéologiques très différents, mais qui se sont retrouvés sur la défense des libertés face à l’extension du contrôle hygiéniste et de l’intrusion de l’État dans la vie des citoyens. Je trouve cette recomposition et ce rapprochement intéressants, sachant qu’idéologiquement les libéraux sont à la peine.

On n’a de cesse de parler de droitisation générale, des intellectuels comme de l’opinion. Ce phénomène de transfuges permet-il de parler de droitisation en tant que telle, alors que quelqu’un comme Michel Onfray – que certains disent de droite – continuent de défendre son corpus idéologique originel ?

Il y a quand même une jeune génération de penseurs conservateurs qui s’est cristallisée après la Manif pour Tous. Je pense notamment à François-Xavier Bellamy. Le thème du conservatisme a été de nouveau pensé en France. De nombreux ouvrages sont sortis : Lætitia Strauch-Bonart, Madeleine de Jessey, le Dictionnaire du conservatisme. En fait, le conservatisme était complètement en dehors du champ intellectuel français et la tradition conservatrice était complètement morte.

La droite ne propose pas vraiment d’idées en tant que telles, dans le débat public ; son objectif est de défendre la réalité et un certain nombre de limites inhérentes à la condition humaine

Aujourd’hui, il y a une vraie poussée, plus de gens s’en réclament et le terme est moins infamant. Il y a aussi la poussée populiste identitaire, mais qui est une chose différente. En fait, la droite ne propose pas vraiment d’idées en tant que telles, dans le débat public ; son objectif est de défendre la réalité et un certain nombre de limites inhérentes à la condition humaine. Elle n’a pas de grands mots à proposer tels l’émancipation, la fin de la domination, les lendemains qui chantent.

Alors que la classe politique est de plus en plus rejetée, de nombreux essayistes sont régulièrement pressentis et testés pour une candidature présidentielle (Zemmour, Onfray, etc). Mélange des genres ou triomphe des idées ?

Je pense que ça touche à la crise des élites dans nos démocraties. Le peuple ne se reconnaît plus dans ses élites diplômées et technocratiques, et donc cherche une élite alternative. Effectivement, les intellectuels sont une alternative car ils sont à la fois suffisamment intelligents et cultivés pour avoir une conception du monde globale, et en même temps ne sont pas « corrompus » par la politique et son appareil partisan. On se tourne vers l’intellectuel comme une figure tribunitienne qui va pouvoir exprimer de manière construite, claire et cohérente des angoisses qui sont parfois indicibles ou mal formulées. C’est très révélateur.

Le débat d’idées et plus généralement l’intellectuel ont-il encore un avenir dans un monde où l’instantanéité est reine ?

Debray parle de l’« effet jogging » : quand tout le monde s’est mis à avoir une voiture, on a prophétisé les « hommes-troncs », or ça a abouti à un retour de la course à pied. De la même manière, la mondialisation a entraîné le retour du terroir. Je pense que l’hyper immédiateté du débat public entraînera le même effet pour le débat intellectuel.

Lire aussi : Gaspard Koenig, critique de la modernité ?

De fait, on ne peut pas être plus immédiat que l’immédiateté, que la polémique sur la polémique, que le live de la chaîne d’information en continu. De là, je pense qu’il y aura à nouveau un goût pour le travail de fond, pour la longueur, pour la nuance. Peut-être cela restera-t-il minoritaire et aristocratique. On le voit déjà d’ailleurs : il y a une appétence pour les formats longs qui n’existait pas il y a quelques années. Les articles dans les journaux sont de plus en plus longs ; une contre-offre s’organise face au tout instantané.

L’un des faits nouveaux du débat intellectuel contemporain est la place grandissante des sondeurs. Par exemple, L’Archipel française de Jérôme Fourquet est un livre fondamental dans le débat intellectuel contemporain. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?

C’est un phénomène intéressant, qui montre qu’aujourd’hui l’opinion est reine. Avant même que l’on essaie de convaincre qui que ce soit, l’opinion brute est déjà un argument. Sur le Mariage pour tous ou pour l’euthanasie, les Français seraient favorables d’après les sondages donc ce serait automatiquement une bonne chose de le faire. Les sondeurs deviennent donc des intellectuels, puisqu’en disant l’état de l’opinion, ils influencent tel ou tel débat. Le risque est évidemment à la tyrannie de la majorité, à savoir de s’aligner sur la loi du plus grand nombre sans qu’il y ait débat. Surtout, il ne faudrait pas prendre cette opinion brute sans voir qu’elle est travaillée. La démocratie, c’est aussi d’organiser le débat public sur des sujets sensibles, quand bien même l’opinion est majoritaire sur un sujet.

La Guerre des idées. Enquête au cœur de l’intelligentsia française d’Eugénie Bastié
Robert Laffont, 312 p., 19€

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