Fort déroutant objet intellectuel que cet Enfer de Gaspard Koenig, conte philosophique qui, tout en revendiquant explicitement l’actualisation du chef-d’œuvre de Dante, s’inscrit dans la vieille tradition française du genre, depuis Fénelon et Voltaire jusqu’à Camus et Sartre, toutes proportions étant évidemment gardées. Travail syncrétique donc, qui mêle roman et philosophie en une dystopie dont la forme est particulièrement soignée : rechignant à l’exposé analytique, l’auteur a choisi de mettre ses idées en chair et en action, ou tout le moins de faire sentir par l’incarnation ses critiques d’un monde dont il craint l’avènement.
Mort transitant par saint Pierre, un économiste néolibéral à la vie sans turpitudes rejoint ce qu’il croit être le paradis où, dotés d’une carte de crédit illimitée et d’une puce électronique, tous vadrouillent dans un réseau d’aéroports hyper-connectés et consomment à souhait. Suscités par une myriade de sollicitations, tous les désirs – alimentaires, matériels, sexuels – sont satisfaits immédiatement, de manière permanente et dans la sécurité la plus totale. Bien vite, le héros déchante pourtant : le mouvement perpétuel et l’insatiabilité de désirs fugaces lui font entrevoir les ravages de l’extension radicale des principes d’efficacité et d’utilité économiques. De l’illimitation, aucune satisfaction réelle ne peut naître ; elle est une prison, car rien n’est si un jour ne s’éteint. « C’est là que je réalisai toute mon erreur : je n’étais pas au paradis, mais en enfer. La torture éternelle, ce n’était pas la chaux et les pinces, mais un salon d’attente avec sièges inclinables ». Voyant là appliqué ce qu’il avait prôné sur terre, l’économiste se comprend damné pour l’avoir prêché, à l’inverse de son maître à penser Milton Friedman qui, rebondissant béatement sur un trampoline, se croit au paradis, celui de la concurrence pure et parfaite et de son corollaire anthropologique, l’homo oeconomicus.
Koenig serait-il devenu antimoderne, lui le libertarien qui avait fait profession de foi d’un jacobinisme libéral prompt à fonder la plus parfaite autonomie individuelle ?
Par cette mise en accusation serrée, Koenig touche du doigt, sans toutefois les approfondir, quelques critiques fondamentales de la modernité,et qu’un conservateur doit embrasser : dangerosité de la mise en pratique d’un système idéologique purement conceptuel ; mécanicisme des principes d’égalité et d’uniformité qui effacent les caractères ; annihilation de l’homme intérieur par la consommation ; disciplinarisation huxleysienne par le confort et la technique ; inhumanité de la rationalisation excessive qui gomme les contingences, les interstices, les singularités ; désaffiliation sociale enfin, de l’homme obnubilé par la seule liste de ses envies. Koenig serait-il devenu antimoderne, lui le libertarien qui avait fait profession de foi d’un jacobinisme libéral prompt à fonder la plus parfaite autonomie individuelle ? Si certains critiques se sont laissé prendre, gare à la méprise : l’essayiste n’a pas bougé d’un pouce.
C’est qu’il existe d’une idée autant de critiques que de familles intellectuelles. « Idéologie de l’homme moderne : acheter le plus d’objets possibles ; réaliser le plus de voyages possibles ; copuler le plus grand nombre de fois possibles », disait avec mépris Gómez Dávila, animé par sa détestation de l’individu désolidarisé de sa communauté historique et plus encore de Dieu. Koenig eût pu signer la maxime, mais pour des raisons et en vue d’un idéal à l’exact opposé. Chez lui, nul appel à l’identité, à l’enracinement ou à la permanence pour restaurer quelques vérités éternelles face à la dégénérescence moderne. Sa critique est exécutée au nom même de son libertarianisme contre la direction empruntée par l’école libérale contemporaine, à savoir l’association de l’État aux experts prônée par les néolibéraux américains en vue de maximiser le bien-être matériel.
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Alerte lancée contre l’utilitarisme – comme il le fit dans un ouvrage précédent contre une certaine utilisation de l’intelligence artificielle,cette dystopie est une tentative de sauvetage du Moi libre et autonome contre son aliénation, et avec lui d’un libéralisme authentique en théorie, qui par le marché permet tout mais n’impose rien ; libéralisme nihiliste en fait, ontologiquement neutre, qui refuse d’établir quelques absolus et leur préfère l’ordre spontané et la diversité, la sérendipité et le solipsisme. Plutôt que l’économique, l’éthique. Plutôt que Bentham et Friedman, Montaigne et Stuart Mill. Plutôt que le consommateur, l’homme seul maître de lui-même. Plutôt que la corne d’abondance pour tous, le champ des possibles pour chacun. En somme, libéralisme plus respectable parce qu’actant l’importance du cheminement intérieur, mais libéralisme quand même, qui nie la hiérarchie des Biens au profit de l’homme intéressé par sa seule personne : pour lui, ni l’enfer ni le paradis n’existent essentiellement ; libre à chacun de les définir à sa propre convenance. La conversion reste à faire.

Éditions de l’Observatoire, 144 p., 17€





