Football et politique : les liaisons dangereuses

 

Avec le temps, la FIFA avait presque réussi à se faire passer pour une organisation philanthropique, sorte de supplétif de l’ONU dont les seules ambitions seraient de renforcer la paix dans le monde à travers la pratique de la balle au pied. L’instance dirigeante du football mondial s’est en tout cas évertué à améliorer son image de marque en s’investissant contre le racisme à travers des spots publicitaires convoquant les meilleurs joueurs, ou en nouant des partenariats avec l’industrie du spectacle, à l’image de la trilogie de films de série z Goal ! qui auront contribué à diffuser l’évangile laïque d’une fédération sportive pourtant consubstantiellement liée au monde des affaires et de la politique internationale.

 

Des liens que les attributions des organisations des Coupes du monde de football 2018 et 2022 ont mis en lumière, de même que le pamphlet du journaliste écossais Andrew Jennings Le Scandale de la Fifa qui, dès sa quatrième de couverture, donnait le ton : « La FIFA, sous la direction de João Havelange et désormais celle de Sepp Blatter, correspond en tout point à la définition d’un syndicat du crime organisé ». Si la Coupe du Monde russe ravive les souvenirs des Jeux Olympiques de 1980 à Moscou, marqués par le boycott états-unien en pleine Guerre Froide, le véritable scandale devrait se produire en 2022. Le Qatar est un micro Etat, au climat particulièrement éprouvant pour le sport de plein air, sans tradition footballistique. Pourquoi donc lui avoir offert un tel événement mondial ? Certes, le Moyen-Orient était le grand oublié des différentes Coupes du monde, mais ce cadeau étonnant n’a pas manqué d’éveiller la curiosité des journalistes d’investigation du monde entier.

 

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Des bruits ont notamment couru sur le versement de pots-de-vin par l’Emir à des membres de la commission chargée de désigner les pays organisateurs, à la suite desquels le vice-président qatari de la Fifa, monsieur Bin Hamman, a été banni à vie pour ses agissements au sein de la Confédération asiatique de football, et notamment des faits de corruption. Les acteurs sont nouveaux, mais pas les pratiques. Par son influence mondiale et l’argent qu’il génère, le football a toujours été un enjeu géopolitique majeur et un terrain conflictuel, continuation de la guerre par d’autres moyens, ludiques et pacifiques. Du moins, la plupart du temps. Car, le football peut aussi servir de paravent pour certains dictateurs, comme ce fut le cas lors de la Coupe du monde 78 en Argentine ; où Jorge Videla, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat militaire en 1976, sut faire oublier les crimes du nouveau régime, particulièrement brutal, après la première victoire de l’Argentine dans la reine des compétitions, contre les romantiques hollandais volants de Cruijff, absent de la compétition qui aurait pu l’élever au niveau du Brésilien Pelé.

 

Le monde du football est d’ailleurs frappé par des complots et des manœuvres de grande ampleur qu’on croyait réservés au seul monde politique. Suspendu quatre ans par la Fifa pour un paiement sans contrat écrit de 1,8 million d’euros, Michel Platini a été éliminé parce que les caciques de la Fifa craignaient qu’il soit élu président après avoir dirigé l’UEFA et entamé une série de réformes importantes. Humilié, sali et jeté en pâture, le triple Ballon d’Or a été traité comme un malpropre et un moins que rien par des gens qui n’ont jamais touché un ballon de leur vie. Les anglo-saxons haineux ont notamment rempli des pages et des pages de papiers injurieux dans les tabloïds contre ce dirigeant trop hexagonal, trop latin. Pour cette fois, la justice a parlé, innocentant notre gloire nationale. La Fifa était-elle un trop gros gâteau pour le laisser entre les mains d’un ancien joueur désireux de changer les choses, soupçonné de vouloir « trop en faire » ? Rendre le football aux pratiquants ? Arrêter la course à la financiarisation ? Vous n’y pensez pas !

 

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La Fifa est bien lus qu’une association sportive, c’est une puissance politique non-souveraine soumise à des pressions d’acteurs souverains. Michel Platini a eu droit au traitement qui vise les dissidents dans les régimes totalitaires : exécution sommaire et calomnie. On l’oublie trop souvent, mais la fédération compte plus de membres que l’ONU, permettant à des quasi Etats, des Etats sans nation, ou des ensembles régionaux d’obtenir une reconnaissance que la géopolitique traditionnelle ne leur offre pas, mais aussi, et c’est sans doute plus essentiel, la fierté de pouvoir jouer dans la cour des grands pays. Pour une petite nation, le football est un moyen d’exister aux yeux du monde, voire de se légitimer. Seul le football permet de voir les Etats-Unis être battus par l’Honduras, ou la Chine par la Corée-du-Sud. C’est pour cette raison que ce sport est une telle machine à fantasmes pour les enfants du monde entier : il est le dernier endroit où David peut l’emporter contre Goliath. C’est aussi pour cette raison que des intérêts financiers et politiques veulent prendre le contrôle du football et de ses instances dirigeantes…

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grobin@lincorrect.org

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