Skip to content

Football : l’empire de la statistique

Par

Publié le

29 mars 2022

Partage

Que ce soit au niveau du recrutement des joueurs ou de l’analyse de leurs performances, les statistiques prennent depuis plusieurs années une importance écrasante dans le football. Au risque de retirer au sport son âme, l’imprévisibilité de l’homme.
Stats

Depuis les premiers décomptes du britannique Charles Reep – qui théorisa dans les années 1950 le kick & rush après avoir calculé que 80 % des buts étaient marqués sur des actions de moins de trois passes – jusqu’à la révolution opérée par l’entraîneur français Arsène Wenger à Arsenal au tournant des années 2000, la pieuvre statistique déploie inlassablement ses tentacules sur le monde du ballon rond. Recrutement des joueurs, élaboration du style de jeu, analyse des performances, gestion de l’entraînement et des blessures: rien ne se fait plus désormais sans le concours d’études chiffrées à la Moneyball, du nom de ce célèbre ouvrage retraçant le succès des Athletics d’Oakland en baseball grâce à l’emploi des statistiques avancées.

Capitalisme, paris sportifs et starification

Cet empire nouveau est intimement lié à la logique capitaliste qui s’est adjugé le football. Au vu des engagements financiers très lourds consentis par investisseurs et sponsors, tout doit être mis en œuvre pour minimiser les aléas sportifs. L’extension du marché des joueurs à l’international alimente encore cette course à l’armement mathématique : foisonnement de talents à repérer avant les autres mais que l’œil humain ne peut matériellement embrasser, la planète doit être maillée par la statistique. Les paris sportifs, autre marché lucratif, ne pourraient désormais plus vivre sans elle, signe supplémentaire d’aliénation du sport par l’encodage.

Lire aussi : Assistance vidéo à l’arbitrage : le football sous haute surveillance

Et c’est sur cet empire que prospère la médiatisation universelle du foot – au fond, il permet à tout le monde d’en parler sans le comprendre – et que s’appuie la quête de héros contemporains: avec les highlights, les statistiques participent à l’exhibition malsaine des performances individuelles au point qu’elles comptent davantage que les prestations collectives, en témoignent les éditions 2010 puis 2013 du Ballon d’or. Le Néerlandais Wesley Sneijder et le Français Frank Ribéry n’avaient alors pas été récompensés malgré des saisons incroyables, au profit des monstres statistiques Lionel Messi et Cristiano Ronaldo.

La quantité n’est pas une qualité

Hormis quelques indicateurs dont l’on sait que ce qu’ils mesurent est nécessairement bon (buts marqués), la statistique nue est en tant que telle muette. Un nombre élevé de tacles ou d’interceptions est-il le signe d’un défenseur proactif ou d’un mauvais positionnement initial compensé par un geste d’urgence ? Une passe ou un centre raté est-il l’indicateur d’un geste mal exécuté ou d’un partenaire pas à la hauteur? Plus encore, cet océan du non-quantifiable que constitue le jeu sans ballon passe totalement sous les radars malgré son importance première (marquage, appels de balle, leadership, etc).

Ce qui nous guette au fond, c’est la vieille logique utilitariste qui entend sacrifier tout principe historique, esthétique ou moral supérieur aux seuls critères d’efficacité et de maximisation

Les statistiques ne prennent pas non plus en compte l’environnement autour du joueur quand il use du ballon – intensité de l’adversaire ou ambiance en tribune – et pèchent encore en individualisant radicalement toute donnée. Or, le joueur n’est pas un atome mais bien le maillon d’un collectif lui-même plongé dans un écosystème plus large, telles des cercles concentriques qui tous s’entre-influencent. En tout et pour tout, quand bien même elles sont intéressantes ci ou là, les statistiques disent un réel incroyablement pauvre.

Le risque de l’automaticité

Et pourtant, les ravages de la fée mathématique commencent à se faire sentir, puisque certaines pratiques jugées inefficaces (corner sortant, tirs lointains, etc.) sont amenées à disparaître – comme ce fut le cas pour le tir à mi-distance au basket, disparu au profit des tirs sous le panier et à trois points jugés plus rentables.

Lire aussi : Tournoi des Six Nations : le sacre des rois

Ce qui nous guette au fond, c’est la vieille logique utilitariste qui entend sacrifier tout principe historique, esthétique ou moral supérieur aux seuls critères d’efficacité et de maximisation. Phénomène social, le football s’en trouverait réduit à l’état d’automate, auquel la matière humaine devrait se conformer. Comme le crédit social chinois, ce n’est pas tant la fin que l’instrument qui pose question, car il a ceci de transparent, d’automatique, de déterminé qu’il supprime la part d’irrationnel, de sérendipité, de complexité propre à l’homme. Appliquée de manière radicale, l’hydre statistique risque donc de supplanter ce qui fait le sel du sport: les incertitudes, le hasard, le suspens, les revirements, la magie – tous faisant une juste place au mystère. Énième avatar du désenchantement du monde, qui ne cesse en tout domaine de rapetisser l’homme.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest