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Francis Navarre : « Je suis assez ignorant de la littérature et de ses écoles »

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Publié le

2 avril 2024

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Après L’Hexagone considéré comme un exotisme, voici de nouvelles proses de Francis Navarre, charpentier de son état. Il y parle de son métier, du bois, et de la vie qui va avec. Un livre hors-mode, incomparable, ouvragé avec art, une vraie pièce de littérature. Rencontre express, devant le marteau et l’équerre.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Qui êtes-vous, Francis Navarre ?

Charpentier toujours en exercice ; impossible sédentarité. J’ai réduit la voilure quand même. Les enfants, les traites, les chantiers…

Depuis quand écrivez-vous ?

Longtemps j’ai pensé que l’écriture ne pouvait être autre qu’épistolaire. « Entretenir » une correspondance – manuscrite ! Ouvrir la boîte aux lettres. Nous n’attendions pas que toutes fussent parfumées ! Malgré la modestie de cette exigence, c’en est fini du courrier. Là est un désenchantement du monde. Quand cette nostalgie se mêle de dépit et de colère, s’appelle- t-elle encore mélancolie ? Bref, je me mets sérieusement à l’écriture voici une dizaine d’années, c’est-à-dire que sa nécessité me tombe dessus. Bonne surprise de l’existence avec mes enfants, mes compagnes… Et qui arrive à son heure.

Lire aussi : Pierre Jourde : « La littérature n’est pas faite pour conforter »

Comment qualifiez-vous vos textes : proses, chroniques, carnets, nouvelles ?

Je peine à qualifier ma production : carnets, instantanés, bio, aussi ai-je cessé de me poser la question. Le Dilettante est libéral sur la forme de ses publications.

Vous sentez-vous proche d’une tradition littéraire, de certains auteurs en particulier ?

Je ne me pose pas non plus cette épineuse question de l’appartenance. Je suis assez ignorant de la littérature et de ses écoles. Je m’emploie à combler mes lacunes. Saint-Simon (le duc), dont je possède plusieurs anthologies, les écrivains du XIXe, Nizan, les Hussards, Gracq, Cabanis et Cohen, leur cœur au bord des lèvres ; Giono, l’efficace Vailland… Et les Soljenitsyne, Sciascia, Lévi, Lampedusa, Gracian, Salter, Lobo Antunes, Milena Agus… Voilà mes universités.

On pourrait penser aussi, avec ce nouveau livre, à la littérature « populiste ». Les livres sur le monde du travail manuel, aujourd’hui, sont rares…

Je suis bien sûr sensible aux écrivains « prolétariens », sans m’y ranger : Louis Guilloux, Metz, Luc Dietrich. Je n’y mets pas Céline. J’ai aimé le À la ligne de Joseph Ponthus, son économie de moyens et son art de faire un récit avec rien, c’est-à-dire avec ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne veut pas considérer : le travail « manuel », si désavoué ici.

Vous voulez dire en France ?

Oui. C’est moins le cas aux USA ou en Allemagne, pour ce que j’en ai vu. Nous plaçons mal notre fierté. Pour revenir aux livres sur le travail, j’observe quand même dans les librairies un regain d’intérêt pour les Arts mécaniques, souvent de la part de fils ou filles de, qui en parlent sans s’y être frottés.

Ça a l’air de vous énerver !

Beaucoup est permis à l’écrivain, mais il y a de l’imposture à ces récits qui, d’ailleurs, en sortent curieusement aseptisés ; outre les contresens. Les mots des métiers ont une saveur mais il ne faut pas croire qu’ils se suffisent à eux-mêmes. Leur maniement veut des égards. Ce n’est pas parce que les gens de l’industrie, des champs, du BTP, ne parlent pas, qu’il est permis de s’emparer de leur micro et de leur langage : c’est du vol.

Votre livre parle du travail, de sa technique, mais pas tellement de sa dureté…

Je m’étends peu sur les conditions de travail : pas tant parce qu’elles se sont améliorées que pour ne pas me joindre au concert de qui sera le plus à plaindre – ce sont évidemment les mieux lotis qu’on entend le plus. Je n’ai pas envie de disputer le micro à des crevards. Puis, de la sorte, je trahirais mes collègues qui souscrivent sans le savoir à un aristocratique never complain. Leur noblesse aux rudes mains, nous dit Romain Rolland.

Lire aussi : Patrice Jean : «La littérature et l’art nous éclairent sur l’intimité ténébreuse de nos existences»

Écrire un livre, construire un ouvrage en bois : métiers cousins ?

Je vois bien des analogies dans la construction d’un escalier, d’un bateau, d’un meuble ou d’un livre. La patience, la ténacité, les règles qui encadrent étroitement ces arts, la liberté qui doit trouver à s’exercer dans cette enceinte et ceci, sans se trahir.

Pour ce qui est de la construction, vous suggérez que le savoir- faire se perd…

L’avenir est à la préfabrication et la normalisation. Pourquoi pas ! Prouvé a donné ses lettres de noblesse à ces procédés. La charpente telle que je l’ai apprise, avec des bois non sciés, sera un métier de niche.


JOURS OUVRÉS,
FRANCIS NAVARRE, Le Dilettante, 158 p., 17

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