« Je serai le dernier des grands présidents », se félicitait Mitterrand peu avant sa mort. Les trente dernières années vérifièrent cette prédiction, qui semble surtout la conséquence de ses deux septennats : c’est à partir de 1981 que furent prises certaines orientations irréversibles qui aboutirent aux impasses dans lesquelles nous pataugeons aujourd’hui. Placés devant des faits accomplis, comme l’émergence du multiculturalisme ou l’abandon de la souveraineté nationale, pour ces seuls exemples, les successeurs de Mitterrand furent condamnés à n’être que ses exécuteurs testamentaires. Aucun ne put jamais prétendre à la fonction de « Monarque républicain » : les institutions ne le permettaient plus et la France avait rapetissé. À son arrivée au pouvoir le déclin national était déjà amorcé, certes, mais ces quatorze années précipitèrent un déclassement qui n’avait alors rien d’inéluctable. S’il n’en fut pas toujours responsable, Mitterrand s’en accommoda, laissa faire, semblant parfois se délecter du pourrissement ambiant. L’image est attendue, qu’importe : ce règne agit dans notre histoire nationale comme une tumeur, qui, depuis ne cesse de métastaser. Le temps peut passer, nous vivons toujours à l’ère du « mitterrandisme zombie ». Les Français ne lui en tiennent pas rancune et le placent même à la hauteur du général de Gaulle. La gauche se félicite d’avoir pu, grâce à « Tonton », acquérir « une culture de gouvernement » ; la droite pour sa part s’amuse – avec force clins d’œil – des multiples tours de passe-passe de celui qui fut l’un des siens. Une question la tourmente parfois : comment un homme de sa formation, de ses origines a-t-il pu se révéler l’auteur d’un tel gâchis ?
Quand le névrosé souffre de ses contradictions, le pervers, lui, use des siennes pour égarer autrui, et prendre l’ascendant
La Ve République permet une personnalisation du pouvoir sans précédent ; la psychologie du Président devient alors un facteur déterminant de la politique nationale. Le très oublié Paul Yonnet, dans son remarquable ouvrage François Mitterrand le Phénix, en brossa un portrait psycho-politique définitif. Outre certains constats désormais admis – Mitterrand fut un égolâtre forcené et un mythomane compulsif – il relevait un trait essentiel de sa personnalité : cette passion qu’il avait de se livrer à une « transmutation permanente du réel » ainsi : « comme un magicien, à la fois illusionniste et désillusionniste, il instaure un rapport volatil à la réalité ». Cette prétention à disposer de la réalité par le langage, à s’ériger en « prince de la réversibilité », signe la perversion, diagnostic aussi posé par le psychanalyste Michel Schneider. Quand le névrosé souffre de ses contradictions, le pervers, lui, use des siennes pour égarer autrui, et prendre l’ascendant. « Débrouillez-vous, c’est mon problème » pourrait être sa devise. Mitterrand a chargé les Français de résoudre sa propre énigme, d’où la fascination qu’il exerce encore aujourd’hui ; et l’étonnante indulgence dont bénéficie sa mémoire.
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Peut-être faudrait-il, pour la résoudre cette énigme, s’en remettre à la littérature. Hélas, Mitterrand « personnage de roman » est le plus inusable des lieux communs politiques. À son sujet, chacun, bien sûr, en appelle à Balzac. Même de Gaulle, qui le surnommait le « Rastignac de la Nièvre », céda à cette facilité. Et certes, la rage d’arriver, le goût du défi, la vie à tiroirs, les méandres d’un parcours politique audacieux, relient sa destinée à la tradition du roman d’apprentissage balzacien. Mitterrand en nouvelle incarnation de l’ambitieux provincial devient enfin compréhensible. Sa vérité profonde est à chercher ailleurs. Dans Le Dernier Mitterrand, Benamou relève une étrange particularité du Président : « sa manie du feu orange », cette façon qu’il avait de ne jamais dire oui ou non, de s’installer dans une ambiguïté surplombante pour mieux observer le monde se faire et surtout se défaire ; à l’occasion, de faciliter d’une chiquenaude une tendance qui lui agréait. Et si cette « manie » davantage que politique était ontologique ? Peut-être fut-ce là, dans cet espace indéterminé, que résida le principe unifiant de sa personnalité kaléidoscopique. Si dans l’âme de Mitterrand le oui et le non s’équivalaient au point de se confondre, sans doute était-ce que le rien y avait élu domicile. Dans Monsieur Ouine, roman prémonitoire paru durant la guerre, Bernanos, épouvanté par « la débâcle des consciences » et le triomphe de « l’esprit du marché noir », représentait le Mal sous les traits d’un professeur en retraite, qui, par son relativisme radical, ses manières insinuantes, ses façons obliques d’influer sur les âmes, enlisait toute une paroisse dans la plus bourbeuse anomie. Mitterrand fut pour la France cette sorte d’enchanteur maléfique. Peut-être le savait-il lui-même, pour preuve les dernières paroles qu’il jeta au peuple français : « Je crois aux forces de l’esprit et ne vous quitterai pas ». Il ne nous a pas quittés, en effet, et ce fut, pour notre malheur, la seule promesse qu’il tînt jamais.





