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Grand Remplacement et remigration, vrai ou faux débat ?

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Publié le

17 juin 2020

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La remigration serait la solution ethnique à un problème purement ethnique. Pas si simple. La seule question qui vaille est celle de la perpétuation de notre civilisation. Or là, le critère ethnique est insuffisamment opérant. Tel est le point de vue du politologue Frédéric Saint Clair.

 

Les critiques formulées par les opposants à la remigration sont globalement résumées dans la tribune publiée dans Libération au printemps 2019 par Sasha Havlicek, directrice générale de l’Institute for Strategic Dialogue, et Cécile Guerin, journaliste et chercheuse dans le même institut londonien « de lutte contre l’extrémisme ». Le Grand Remplacement, affirment-elles, n’est qu’une « vision victimiste » du monde où les populations « blanches européennes seraient menacées par l’arrivée de populations d’ethnicité différente ». Quant à la remigration, il ne s’agirait ni plus ni moins que d’un désir « d’épuration ethnique ». Leur approche se révèle aussi ethnicisée que ce qu’elles dénoncent, mais avec un parti pris inverse, celui de l’immigré. D’où leur incapacité à aborder les véritables enjeux.

 

L’ethnos n’est qu’un facteur

 

Pour les partisans de la notion de Grand Remplacement, ce concept n’est pas qu’une théorie, c’est une réalité. Une réalité à laquelle de plus en plus de personnalités politiques de droite adhèrent, tel Laurent Wauquiez qui déclarait au micro de RTL, le 29 octobre 2017 : « Le Grand Remplacement est une réalité… Il suffit pour s’en convaincre de se rendre dans les quartiers perdus de la République. »

 

Ce constat, rappelé par Jean-Paul Gourévitch dans Le Grand Remplacement, réalité ou Intox ? (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2019), pose également le débat sur un socle ethnique : si des populations étrangères ou d’origine étrangère occupent un territoire qu’elles n’occupaient pas précédemment, transformant par leur présence les mœurs, les traditions, la façon française de vivre au quotidien, de se nourrir, de se vêtir, etc., modifiant les références culturelles, voire civilisationnelles, du pays, alors la remigration devient une option politique légitime.

 

Si c’est l’ethnos qui pose problème, c’est sur l’ethnos qu’il faut agir. Mais la problématique est-elle réellement ethnique ?

 

Si c’est l’ethnos qui pose problème, c’est sur l’ethnos qu’il faut agir. Mais la problématique est-elle réellement ethnique ? Car, que craignent ceux qui voient se propager le Grand Remplacement si ce n’est la destruction du socle civilisationnel français, grignoté progressivement par l’influence exercée par les cultures étrangères présentes en France ? Cette analyse de la menace n’est donc pas ethnique à proprement parler, mais civilisationnelle. L’ethnos n’est qu’un facteur, la civilisation est le cœur du problème.

 

On ne naît pas français, on le devient

 

Soyons clairs : ethnie et civilisation sont liées. Une civilisation ne prend de sens que lorsqu’elle est incarnée socialement par un peuple. Mais « liés » ne signifie pas « équivalents ». La culture est, selon Renaud Camus lui-même, « ce qui se détache de l’origine, s’en écarte, s’extrait d’elle sur le mode de l’églogue, ex logos, “tiré de la parole”, afin de la contempler du dehors. Et la culture, c’est en même temps ce qui revient vers l’origine, et en repart, et y revient encore sans y adhérer jamais, sans se confondre avec elle ». Un lien dynamique donc, qui laisse la réflexion culturelle libre de se détacher complètement de l’ethnos.

 

Le philosophe kantien Eric Weil (1904- 1977) a écrit sur le même thème, qu’il renomme « tradition » : « La tradition est notre manière d’être, nos mœurs, ce qui caractérise notre famille, notre religion, notre milieu social, notre nation. C’est parce qu’ils ont leur tradition propre que les Russes sont des Russes, les puritains, des puritains, les Sudistes, des Sudistes. » Lien entre peuple et civilisation de nouveau, mais surtout, supériorité de la culture dans sa capacité à déterminer l’ethnos.

 

Lire aussi : Renaud Camus : « La négation du grand remplacement est le négationnisme moderne »

 

On ne naît pas français, pourrions-nous dire pour paraphraser Simone de Beauvoir, on le devient. Tous. Les « de souche » comme les « immigrés ». Et c’est notre attachement civilisationnel qui détermine en quelque sorte « notre tradition propre », et fait de nous des Français, des Russes, des Anglais, etc. Une position qui rejoint celle, éminemment civilisationnelle, que Renan développe dans son texte Qu’est-ce qu’une nation ? Enfin, lorsque Samuel Huntington définit le paradigme civilisationnel comme critère d’analyse des enjeux politiques et géopolitiques au XXIe siècle, il franchit une étape supplémentaire, qui commande de placer au premier plan le critère culturel, à la fois pour penser le politique et pour définir les politiques publiques, y compris – et peut-être surtout – celle de l’immigration.

 

8 musulmans sur 10 n’ont rien à faire ici

 

L’étude de l’Institut Montaigne parue en septembre 2016, Un islam français est possible, confirme empiriquement cette approche, mettant en lumière l’importance du fait culturel et de la culture islamique par rapport à la culture française au sein de la diaspora. Cette étude regroupe les musulmans de France, toutes ethnies confondues, en six catégories : de la catégorie 1 (ceux qui ne formulent aucune revendication d’expression religieuse dans la vie quotidienne) à la catégorie 6 (ceux qui valorisent le port du niqab et rejettent la laïcité).

 

Premier constat : les individus de la catégorie 1 (18 %) sont de religion musulmane mais de culture française. Les marqueurs culturels islamiques (horaires séparés dans les piscines, halal dans les cantines, port du hijab, etc.) n’ont pas prise sur eux.

 

Premier constat : les individus de la catégorie 1 (18 %) sont de religion musulmane mais de culture française. Les marqueurs culturels islamiques (horaires séparés dans les piscines, halal dans les cantines, port du hijab, etc.) n’ont pas prise sur eux. Second constat : à partir de la catégorie 2 (où les individus interrogés évoquent notamment l’importance de l’expression de leur foi au travail), on remarque une prise de distance progressive avec les mœurs et traditions nationales. À partir des catégories 3 et 4 (13 % et 12 %), les revendications augmentent (polygamie, critique du modèle républicain). Pour les catégories 5 et 6 (13 % et 15 %), la sécession est totale, non seulement culturelle, mais aussi politique. Conclusion : si 28 % des musulmans de France sont en rupture politique avec les valeurs de la République, ce sont en réalité 82 % d’entre eux (les catégories 2 à 6) qui sont en rupture culturelle avec le socle civilisationnel français.

 

Quid des 18 % de la catégorie 1 néanmoins, soit plus d’un million de personnes ? Ils montrent qu’on peut être d’origine ethnique étrangère et pourtant adhérer pleinement à la culture française. Ce chiffre témoigne aussi, face aux 82 % restants, de la faible proportion d’individus désireux, ou capables, de s’attacher à une autre culture que celle de leurs origines. Et donc de la nécessité d’adapter en fonction de ce critère culturel les politiques d’immigration. Soyons clairs : seuls ces 18 % ont vocation à vivre en France !

 

Lire aussi :  Jean-Yves Le Gallou : 14 millions d’extra-européens

 

Vingt-cinq siècles de civilisation à préserver

 

Cependant, comment ne pas placer face à ce chiffre celui des millions de Français dits « de souche », qui, par attachement gauchiste ou libéral, diversitaire et multiculturaliste, sont prêts à sacrifier la civilisation qui a fait d’eux ce qu’ils sont. Ils ont la couleur et le nom qui convient, et pourtant ils rejettent l’héritage national. Ils participent activement au basculement civilisationnel sans pour autant participer du changement de peuple. On voit ainsi peu à peu à quel point le critère ethnique est un faux critère, car il est non significatif politiquement. Et s’il est un faux critère en matière de Grand Remplacement, il est aussi un faux critère en matière de remigration. Le paradigme d’analyse adéquat a été posé par Samuel Huntington, il s’agit du paradigme civilisationnel.

 

Lorsque Montesquieu affirme que les hommes sont plus attachés à leurs mœurs qu’à leurs lois, il nous dit que pour faire nation, l’homogénéité culturelle prime sur l’homogénéité politique. Il faut en déduire que l’hétérogénéité culturelle conduira à une dislocation politique. Face à cette menace, il y a un risque à continuer de réfléchir de manière ethnique, car cela minimise l’influence déterminante du facteur culturel. Et, nul besoin d’être prophète pour annoncer que si nous plions aujourd’hui culturellement face au soft-power islamique, nous serons laminés demain par le soft-power chinois.

 

Le paradigme civilisationnel n’a jamais été pris en compte par les responsables politiques français postérieurs à de Gaulle pour penser la politique migratoire.

 

Le paradigme civilisationnel n’a jamais été pris en compte par les responsables politiques français postérieurs à de Gaulle pour penser la politique migratoire. Ils se sont contentés, sous l’influence du patronat et de la nouvelle gauche intellectuelle, de privilégier l’enrichissement des uns et la « morale humanitaire » des autres. Focaliser notre attention sur l’immigré est une tentation forte, mais cela se révélera contre-productif, car c’est ignorer, entre autres, les fameux 18 % assimilés et les « de souche » en rupture. C’est le fait culturel qu’il nous faut cibler et réglementer. Mais pas pour raison ethnique, pour une raison infiniment supérieure : la préservation d’un héritage qui couvre vingt-cinq siècles de civilisation.

 

 

Frédéric Saint Clair

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