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Hans Ulrich Obrist : l’épopée d’un communicant

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Publié le

23 mai 2023

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L’une des plus grandes sommités de l’art contemporain publie son autobiographie, laquelle révèle, outre l’énergie et la curiosité hors du commun de l’auteur, sa vertigineuse vacuité, comme toutes les ambiguïtés et confusions d’un milieu en roue libre.
Hans Obrist

Vivre dans l’urgence, c’est ce à quoi s’emploie Hans Ulrich Obrist, « HUO » dans le milieu de l’art contemporain dont il est l’une des figures phares depuis plus de vingt ans. D’avoir frôlé la mort à six ans l’aurait projeté dans cette frénésie de découvertes, de voyages, de rencontres, qui l’emporte à tout juste seize ans, après une enfance en Suisse alémanique, près du lac de Constance et de deux frontières. Une soif de rencontres permanente, une accoutumance aux trains de nuit, une audace à toute épreuve, permettront à ce jeune homme aussi ambitieux que précoce, de se faire très rapidement un nom dans le milieu de l’art contemporain. Dès qu’un artiste le séduit ou l’interpelle, il lui passe un coup de téléphone et débarque dans son atelier. Fischli & Weiss, Boetti, Boltanski, le mettent aussitôt sur la voie et depuis, il n’a cessé de multiplier les visites et les entretiens à un rythme ahurissant. Après une première exposition dans sa cuisine, il poursuit son Grand Tour improvisé de l’Europe qui prend l’ampleur d’un tourbillon permanent, avec, comme seule formation concrète, quelques révélations devenues des mantras : le concept de « mondialité » d’Édouard Glissant, le choix de l’archipellisation plutôt que le centralisme hégémonique, le défi de toujours changer les règles pour lui comme pour les artistes, le refus de toute frontière, y compris entre les disciplines. Après avoir été conservateur au Musée d’Art moderne de la ville de Paris, Obrist règne sur les Serpentine Galleries à Londres, conseille la fondation LUMA à Arles, et est considéré comme l’une des personnalités les plus influentes de son domaine.

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Autodidacte furieux, Hans Ulrich Obrist n’a semble-t-il pas pris le temps d’apprendre à écrire, et c’est l’un des aspects les plus effarants de son livre : qu’on puisse être une telle sommité en art avec un niveau d’expression aussi faible : son écriture est précaire, brouillonne, puérile, oralisante, lardée d’anglicismes, de constructions fautives, d’impropriétés et de barbarismes. On croirait lire un ado sous coke ou un manager. Cette absence de syntaxe se couple évidemment avec une absence de structure intellectuelle tout aussi étonnante : en 220 pages, on n’aura pas un seul aperçu de la vision de l’art d’HUO. Sa course effrénée, son activisme forcené, ne lui ont laissé aucune faculté pour la contemplation. En revanche, il incarne un symptôme exemplaire de la dérive de toute une scène internationale : culte du mouvement pour lui-même sur les décombres des vrais mouvements artistiques ; absence de pensée hiérarchisante (de pensée, donc) qui mène à une confusion générale où Gerhardt Richter, Christian Boltanski ou Agnès Varda sont mis sur le même plan qu’un David Hammons vendant ses boules de neige à 1 dollar dans les rues de New York. L’art-gag, l’art-gadget, ce gâtisme de la création, vaut tout autant que des grandes œuvres car l’œuvre en tant que telle s’est vue totalement démonétisée au nom de son processus, dont il est plus important de parler, d’ailleurs, que d’en tirer quoi que ce soit de substantiel. 

La modernité selon Obrist se limite à s’enticher des nouvelles tendances en se poser plus de questions qu’une fashionista

L’horizontalité permanente et le dynamisme autotélique dont témoignent Obrist comme les institutions qu’il représente aboutissent à un triomphe total du règne de la quantité, au point que ne demeure pas une seule qualité repérable dans ce fatras surexcité. Obrist s’intéresse à l’art, mais il serait incapable de définir a minima cette chose. Il évoque toujours les « artistes » qu’il aime nombreux et échangeant sans cesse – mais en quel but? et que signifient « les artistes » si ce n’est deux personnes réellement douées mais aux démarches contraires environnées d’une horde de créateurs sans intérêt significatif ? Il a créé 89+, un rassemblement d’artistes nés après 1989, considérant que ce repère était pertinent car éminemment générationnel : quel formidable aveu de nullité critique ! On décrète ainsi « modernes » tous les gens nés il y a peu de temps, et qu’importent leurs démarches, leurs propos, leurs visées esthétiques, leur talent ; encore une fois le nombre seul est le gage de tout puisque l’esprit a renoncé à exercer sa lame. Une manie d’Obrist, qui trahit également cette obsession pour le quantitatif pur, est celle des marathons, d’entretiens ou de lectures, voilà qui l’exalte sans que l’on ne sache jamais ce qui en sort, comme si le fruit de ces efforts n’avait aucune espèce d’importance. Faire lire, devant une audience intriguée, des poèmes en langue étrangère pendant des heures sans la moindre traduction est l’une de ses propositions les plus foncièrement débiles, qui revient au mieux à montrer des Van Gogh derrière une vitre teintée… La pensée d’Obrist est celle d’une tautologie fulminante : non pas l’art pour l’art, mais l’art parce que l’art, le mouvement parce que le mouvement, l’échange parce que l’échange, la fluidité parce que la fluidité, tout ça furieusement en boucle et sans qu’on n’interroge jamais ni les raisons ni les fruits.

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Dans ses derniers chapitres, le curateur semble vouloir élaborer une vision de l’art de demain. Il serait temps de se projeter sur du long terme : « Nous héritons en effet de toutes les choses extraordinaires du passé, mais qu’est-ce que les futures générations vont hériter de nous ? Je ne parle pas d’un héritage économique, mais d’un héritage plus ample, un héritage culturel. C’est la justice intergénérationnelle, qui nous projette plusieurs générations en avant, et pour cela il faut planifier les projets bien au-delà d’une durée de vie humaine, comme la cathédrale de Gaudi, qui n’est toujours pas terminée. » Notre curateur (dans un style épouvantable) découvre la tradition, rhabillée dans un jargon qui la rend présentable pour un progressiste un peu obtus. Il vante le « dumbphone », sorte d’anti-smartphone qui permettrait de reconquérir de la disponibilité et du silence, les deux choses qu’il aura passé sa vie à annihiler. Obrist s’enthousiasme évidemment pour l’écologie, au point de pousser ses « artistes » à se vautrer dans la simple propagande dont, au demeurant, on ne perçoit pas l’impact concret, alors qu’on devine celui qui découlerait d’une annulation de ses biennales. Son attitude philosophique, celle d’avoir prôné le mouvement pour le mouvement et la dissolution de toute limite depuis trente ans est pourtant précisément la même qui aura prévalu à un hyper-productivisme suicidaire. Qu’importe, la modernité selon Obrist se limite à s’enticher des nouvelles tendances sans se poser plus de questions qu’une faschionista.

Après avoir lu HUO, on comprend davantage les immenses malentendus qui environnent l’art actuel : il n’est soumis à aucune critique pertinente

Après avoir lu HUO, on comprend davantage les immenses malentendus qui environnent l’art actuel : il n’est soumis à aucune critique pertinente (à part de manière exceptionnelle, cf. Jean Clair et quelques disciples) et se répand dans une confusion générale, soit pour faire gonfler des bulles spéculatives, soit pour relayer bêtement les mots d’ordre du catéchisme en cours, promu par des gens infoutus de le mettre en perspective, acheté par des incultes ou des snobs, boudé par un public qui, lorsqu’il ne le rejette pas en bloc, n’ose pas émettre une opinion à son sujet. Sans doute cette situation est-elle due à une période de grande profusion expérimentale qui eut en son temps son mérite, il n’en est pas moins urgent, désormais, d’entreprendre un grand travail de clarification et d’objectivation en se recentrant sur les œuvres, et de discriminer. Voici la seule perspective de progrès réel. Le reste, c’est de la démangeaison.


UNE VIE IN PROGRESS, HANS ULRISCH OBRIST
Seuil, 240 p., 21 €

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