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Stephen King : le grand démiurge rêve encore

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Publié le

15 mai 2023

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Avec Conte de Fées, Stephen King tente une incursion dans le merveilleux et rend hommage à tout un pan de cette littérature de l’imaginaire qui l’a bercé enfant… Exercice de style paresseux ou auto-exégèse testamentaire ? On vous explique tout.
Stephen King

Les amateurs les plus pointus du maître vous le diront : Stephen King n’est plus que l’ombre de lui-même. Rappelez- vous : dans les années 90, après avoir produit une poignée de chefs-d’œuvre à un rythme démentiel, le romancier américain fait entendre qu’il arrêterait d’écrire. Car l’écriture, chez King, n’est pas indolore : c’est un monstre qui le dévore lentement, pas si éloigné de ce singe vorace qui vocifère perché sur l’épaule d’un William Burroughs. D’ailleurs, King a souvent comparé l’écriture à ses addictions multiples. Mais le 19 juin 1999, un évènement change tout : alors qu’il effectue sa promenade quotidienne, un conducteur de camionnette perd le contrôle de son véhicule et le percute de plein fouet. Un accident dont il réchappe miraculeusement, non sans avoir passé plusieurs mois intubé à tutoyer le vide. Ce drame se révèle une chance, pour ce croyant (King est de confession méthodiste), à l’origine d’une nouvelle envie d’écrire.

Coup de mou post-mortem

Pourtant, cette seconde phase de l’œuvre kingienne, qu’on qualifiera de post-mortem, sera aussi la moins intéressante. Roman après roman, King se contentera bien souvent de combler à coup de rustines grossières les interstices encore vacants de son propre édifice romanesque, devenu probablement trop monstrueux pour tenter autre chose que de le calfater à grand coup de page-turners interchangeables. Ainsi passera-t-on sous silence les romans qui revisitent sa propre mythologie (L’Institut, Docteur Sleep) souvent assez laborieusement. Tout comme on oubliera ses tentatives récentes de chasser sur les terres surpeuplées du polar (Mr Mercedes et L’Outsider). King n’est jamais meilleur que lorsqu’il ouvre une porte sur le fantastique, à ce titre son dernier grand roman, 11/22/63, comportait un portail surnaturel planqué dans un endroit trivial. Comme c’est le cas dans ce Conte de Fées, à l’argument délibérément éculé : Charlie, jeune homme sportif, vit seul avec son père dans la banlieue résidentielle de Chicago. C’est en rendant service à un vieillard mourant et à sa chienne qu’il devient l’héritier d’un cabanon de jardin menant sur un autre monde, nommé sobrement : L’Autre (merci le traducteur). Un monde féérique mais menacé par une étrange malédiction qui gomme peu à peu les couleurs et les formes, jusqu’à effacer même la bouche des princesses. Pas évident pour leur rouler des pelles, note froidement l’histrion.

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Soit un monde dont la part imaginaire se métastase peu à peu, comme dans la bonne vieille Histoire sans Fin. On croit au départ à une sorte d’hommage laborieux. Puis on s’interroge sur le projet de King, lorsque l’écrivain se permet quelques malicieuses incises où le personnage questionne sa propre qualité de personnage. King n’a jamais caché le plaisir qu’il éprouvait à faire de son travail littéraire lui-même le véritable héros de la fiction – Misery étant sûrement le parachèvement d’un tel projet.

Fiction médiumnique

Si Conte de Fées cite ouvertement Lovecraft, les Frères Grimm, Lewis Caroll et même Roald Dahl, c’est pour mieux rappeler à quel point le conte de fées puise en retour son inspiration dans une horreur atavique, lointaine, dont il s’est rendu maître depuis longtemps. Comme une sorte de juste retour à l’envoyeur. On pourra toujours rager sur la lenteur de l’exposition, sur une paresse stylistique qui nous fait regretter les grandes envolées naturalistes de Simetierre ou du Fléau. Et même sur un imaginaire qui s’étiole un peu – puisque le monde dépeint par King fait littéralement grise mine, afin sans doute d’éviter la comparaison avec les univers chatoyants de ses concurrents les plus doués, Clive Barker ou Neil Gaiman en tête.

Si ce Conte de Fées est fascinant, c’est peut-être dans ses non-dits, en offrant comme une version édulcorée de sa Tour Sombre, magnum opus commencé alors qu’il n’était encore qu’étudiant et achevé dans la souffrance au mitan des années 2000. Conte de Fées serait un hommage d’une humilité confondante aux forces de l’imaginaire.

On pourra toujours rager sur la lenteur de l’exposition, sur une paresse stylistique qui nous fait regretter les grandes envolées naturalistes de Simetierre ou du Fléau

Le roman revient aux sources du récit primitif, picaresque – un jeune homme et son chien perdus dans une terre inconnue – au sein duquel King interroge son propre rapport à la fiction. Ce n’est jamais par cynisme de romancier roué, mais au contraire pour nous forcer à croire encore davantage au pouvoir de la fiction. Chez King, la qualité première du romancier n’est pas le style, ni même l’imagination, c’est l’empathie. C’est cette capacité quasi-médiumnique qui lui permet de se mettre instantanément dans la peau de n’importe qui. Le talent de King est un pouvoir surnaturel en même temps qu’une malédiction : devenir l’Autre, au point de se voir dévoré par ce gouffre de l’Autre en soi.

Un auteur assumant son genre

Tous les auteurs anglo-saxons qui ont remporté du succès dans la littérature « de genre » vous le diront : ils souffrent de n’avoir jamais été reconnus comme autre chose que des amuseurs (ou des « épouvanteurs », si vous préférez). Philip K. Dick passa la moitié de sa vie à commettre des romans du quotidien qui furent systématiquement refusés. Richard Matheson se lança dans le fantastique à regret, presque à la suite d’une étude de marché qui lui prouva que le surnaturel était plus rémunérateur que la satire sociale. Quant à Shirley Jackson, créatrice du roman de maison hantée, elle se voyait plus en Emily Brontë qu’en illusionniste de fête foraine. Le seul, finalement, à avoir totalement accepté ce statut, c’est Stephen King. Sans doute parce qu’il contribua à donner au genre ses lettres de noblesse. Sans doute parce qu’avec une œuvre qui compte plus de cinquante romans et quelques centaines de nouvelles, l’Américain peut se targuer d’avoir nourri pendant un demi-siècle l’imaginaire collectif occidental, au fil d’adaptations cinématographiques qui firent date.

Naturaliste avant tout

Pourtant, l’héritage kingien repose sur un malentendu, car derrière le décorum surnaturel, il se situe précisément à l’opposé d’un Lovecraft, en ce qu’il est avant tout un portraitiste maniaque du quotidien, un hyper- naturaliste. Voyez son livre-monstre, It : sans doute l’un des plus grands romans consacrés au récit d’une ville : ce roman-fleuve de presque 2 000 pages ne se contente pas d’avoir inventé l’un des plus terrifiants croque-mitaines des années 80, Grippe-Sou, clown aux origines cosmiques qui vit dans les égouts et se nourrit de « lueurs mortes », non, en revisitant l’horreur contemporaine à travers le destin d’une bande de gosses dans les années 50, l’ambition kingienne relève de celle, presque délirante, de La Recherche de Proust, conférant au roman le pouvoir de collecter une véritable « matière-temps ». King s’inscrit dans un type de romanesque typiquement anglo-saxon. S’il est inspiré évidemment par toute la littérature gothique de cette Nouvelle Angleterre puritaine dont il est issu (Lovecraft, Poe), il n’a jamais caché sa volonté de jouer dans la cour du « grand roman américain », et de tutoyer les maîtres dont il se réclame : Thomas Hardy (Jude l’Obscur est un de ses livres favoris), mais aussi Theodore Dreiser ou Franck Norris.

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Il s’inscrit dans toute une veine réaliste typiquement américaine, qui va de Mark Twain à John Dos Passos en passant par Joyce Carol Oates et qui entend traduire le réel de façon holistique, panoptique, totale. Quitte à ne jamais faire l’impasse sur la vulgarité et l’outrance, car Stephen King est avant tout un auteur enraciné dans un état ultra-rural qui passa toute sa vie à exorciser une enfance miséreuse et brutale.

Écrivain-démiurge

« La popularité de l’épouvante est à mettre sur le compte de la faillite de la religion », raconte Stephen King dans Anatomie de l’Horreur. Pour toute une population sécularisée, mais qui a encore, enfouie au fond d’elle une idée de Dieu qui, sans culte pour s’épanouir, peut vite se transformer en cauchemar. Une idée de Dieu devenue folle, voilà peut-être la thèse qui soutient tout l’imaginaire kingien. La force de King, c’est probablement d’avoir été là au bon moment et au bon endroit, d’avoir su capter cette tectonique des mentalités et des imaginaires qui se met en place entre l’Amérique de Kennedy et celle de Nixon, et de comprendre que l’Amérique porte ce Mal particulier, cette image de Dieu tronquée et dans laquelle s’introduisirent toutes les figures maléfiques suscitées par l’écrivain : Randall Flagg, où encore ce terrifiant Roi Cramoisi qui hante la Tour Sombre et dont on observe encore quelques lointains reflets dans les ultimes pages de Conte de Fées. Ce Roi Cramoisi, finalement, c’est l’écrivain lui- même tel que le conçoit King : un Démiurge abandonné par Dieu qui règne sur un territoire infini de pages noircies.


9 ROMANS DU MAITRE

IT (Ça) (1986) : Roman-fleuve, roman-somme, ode poignante à l’enfance et à ses démons, portrait d’une ville sur plus de cinquante ans, mais aussi véritable compendium de l’horreur avec des moments de trouille complètement inoubliables… Son chef d’œuvre, assurément.

SIMETIERRE (1989) : Un livre d’une telle âpreté que King refusa au départ de le soumettre à son éditeur. Et pour cause, Simetierre raconte ni plus ni moins la destruction d’une famille américaine, de A à Z. D’une noirceur inégalée.

CUJO (1981) : L’essentiel du roman se passe dans l’habitacle d’une voiture, entre une mère et son fils qui sont cernés par un molosse frappé par la rage. Comme une métaphore barbare de l’adultère dont est coupable l’héroïne. Un tour de force injustement oublié.

LE PISTOLERO (1982) : Inspiré à la fois par les westerns de Clint Eastwood et par la poésie victorienne, Le Pistolero est la porte d’entrée vers le fascinant multivers de la Tour Sombre, autour duquel gravitent à peu près tous les romans du maître.

DIFFÉRENTES SAISONS (1982) : King manie également très bien les formats plus courts, comme la novella (entre nouvelle et roman). Ici, il signe deux de ses plus belles entrées dans la littérature non-fantastique, avec Le Corps et Un Élève doué.

MISERY (1987) : Imparable, Misery est sans doute l’un des meilleurs romans sur l’acte d’écrire. Ou comment Paul Sheldon, écrivain à succès, est cloitré avec une fan sociopathe dans un chalet perdu sous la neige. Fascinante métaphore !

22/11/63 (2013) : Enfant des années 50, King revisite l’âge d’or américain : un professeur à la retraite regagne l’époque de Kennedy via l’arrière-cuisine d’un food-truck pour tomber amoureux et tenter de changer le cours de l’histoire. Passionnant.

JESSIE (1993) : Une femme menottée par son mari pendant un jeu pervers, lequel mari meurt d’une crise cardiaque à ses pieds, la laissant seule, attachée, en proie à ses démons. Le roman s’attache à décrire, quasiment en temps réel, les pensées de son personnage principal.

MINUIT 2 (1990) : Un autre recueil de novellas qui vaut particulièrement pour Les Langoliers, récit mélangeant horreur lovecraftienne, physique quantique, et récit de catastrophe aérienne. Soit L’Anomalie d’Hervé Tellier, en bien plus fendard et surtout quarante ans avant.

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