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[Cinéma] Houellebecq – Nicloux – Gardin : cocktail explosif

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Publié le

13 mars 2024

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Avec Dans la peau de Blanche Houellebecq, Guillaume Nicloux clôt une réjouissante trilogie autour de l’écrivain en le confrontant à ses doubles et à une pétaradante Blanche Gardin. Des réactions en chaîne pour un cinéma détonant.
© DR

Ils ne sont pas nombreux les films où des écrivains nobélisables expriment leur fibre tragicomique sous l’objectif d’une caméra. Il y a bien Film de Samuel Beckett (co-réalisé par Alan Schneider, 1965), mais ce court-métrage, d‘ailleurs magnifique, dissimule le visage de son acteur – qui n’est même pas l’auteur, plutôt son double probable, Buster Keaton, à la toute fin de sa vie. Il faut bien l’admettre, la trilogie de Guillaume Nicloux avec l’auteur des Particules élémentaires est d’une totale singularité. Démarrée avec L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2014) qui, comme son nom l’indique, l’imaginait kidnappé par trois pieds nickelés en vue d’un contrat à commanditaire mystérieux, poursuivie par Thalasso (2019) où elle lui adjoignait Gérard Depardieu, tous deux prisonniers d’une cure au Thalazur de Cabourg, elle se conclut aujourd’hui avec Dans la peau de Blanche Houellebecq où Blanche Gardin succède à Depardieu comme partenaire de l’écrivain. L’argument de pure comédie voit l’humoriste dans son propre rôle présider un concours de sosies de Michel Houellebecq, l’écrivain faisant le déplacement en Guadeloupe comme invité spécial.

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Dogme psyché

Des trois volets – même si les deux premiers sont souvent hilarants –, c’est ce dernier qui joue le plus la carte du comique. Un comique qui investit les décalages avec l’image publique de ces acteurs-modèles et ne s’aventure que rarement dans le burlesque. La précision de ce genre n’est pas franchement l’affaire de Nicloux, qui œuvre selon un dispositif particulier : une seule prise, avec certains acteurs ne connaissant pas le dialogue à jouer, alors que d’autres ont leur partition déjà écrite. L’humour naît donc du jaillissement et de l’impromptu. Il perd en forme, ce qu’il gagne en capacité de surprise pour le spectateur aussi bien que pour les acteurs, puisque le tournage se fait dans la continuité.

La précision de ce genre n’est pas franchement l’affaire de Nicloux, qui œuvre selon un dispositif particulier : une seule prise, avec certains acteurs ne connaissant pas le dialogue à jouer, alors que d’autres ont leur partition déjà écrite.

Il y a du Dogme 95 (mouvement cinématographique lancé par Lars von Trier en 1995) chez Nicloux, auteur protéiforme qui s’est lentement éloigné d’un certain classicisme de genre pour des projets plus audacieux, brouillant les frontières entre le réel et la fiction. Cette influence est perceptible dès L’Enlèvement, beaucoup plus janséniste que Dans la peau… Ce dernier fourmille d’images rapportées, malaxées, triturées avec une bande- originale de Chassol soignée et ironique, qui prend parfois en charge le commentaire de ce qui est à l’écran. Un chapitrage fait ressortir des éléments de dialogue à venir, et l’ensemble dégage un psychédélisme léger, à l’image de l’ouverture très seventies où dans un ralenti rappelant une publicité Royal Canin, Blanche Gardin et Michel Houellebecq courent l’un vers l’autre sur une plage au soleil couchant.

Des leurres et des clins d’oeil

Cette impureté de l’image cultivée dans tous les plans rend le propos relativement indiscernable. Il est question d’indépendance guadeloupéenne, de post-colonialisme, d’appropriation culturelle, mais on peut très bien gager que ces grands sujets, évoqués de façon cocasse dans le récit et d’une autre nettement plus sérieuse dans les documents d’archives, agissent comme autant de leurres. Une interview de Maryse Condé (écrivain indépendantiste) est ainsi recouverte d’une improvisation musicale à la vibration enfantine qui épouse le ton et le rythme des syllabes telles qu’elles sont prononcées. Le sens disparaît lentement du film, coupé en deux par la découverte d’un cadavre et un geste malheureux de Blanche Gardin qui fait du faux couple des presque fugitifs menottés l’un à l’autre. Cette citation hitchcockienne permet de leur ménager une très belle scène dans des toilettes, à la tonalité étonnamment touchante.

Un écrivain comme cobaye

L’ouverture du film colle à l’actualité de Houellebecq : à plusieurs reprises est évoqué son entretien avec Michel Onfray dans Front populaire qui donna lieu à une polémique nationale. Loin d’agencer un plaidoyer pro domo pour son acteur improvisé, Nicloux le met en face de son opposée politique, Gardin, qui fustige son goût pour les interviews et dans une réplique imparable, déclare que tout avis ne présente fondamentalement aucun intérêt pour celui-là même qui le pense ou l’énonce. Dans la peau de Blanche Houellebecq est à prendre au pied de la lettre : au plus près des peaux, Nicloux filme les corps soumis à la chaleur, aux attractions diverses et au vertige des doubles. Si l’hypothèse de la romance suggérée par le titre n’est pas poussée jusqu’à son terme, elle se développe par le biais des deux assistants interprétés par Luc Schwarz (déjà impayable dans les deux premiers volets) et un nouveau venu, Franck Monier, dont le numéro est tout simplement irrésistible. Les corps s’attirent ou se repoussent sans explication, à l’image de deux jurés qui disparaissent pour mieux profiter de leur rencontre.

L’ouverture du film colle à l’actualité de Houellebecq : à plusieurs reprises est évoqué son entretien avec Michel Onfray dans Front populaire qui donna lieu à une polémique nationale.

Nicloux opère dans ses films avec Michel Houellebecq à la façon d’un chimiste qui prélève d’abord l’objet de son étude hors de son cadre familier pour l’étudier in vitro (L’Enlèvement), lui associe un autre corps opposé en de nombreux points (Gérard Depardieu dans Thalasso) ou tente une hybridation in vivo avec un troisième (Blanche Gardin). Dans chacun des cas, le milieu est primordial : une villa sans qualités au milieu d’une campagne sans nom, un centre de thalasso et enfin la Guadeloupe dont Nicloux fait ressortir l’extrême chaleur dans une séquence d’anthologie, celle de la limousine surchauffée qui donne lieu à un concours de victimisation générale. Il réussit à cette occasion une représentation de la colonisation à la fois critique et en action où le sens passe par les sens, justement, les blancs devenant les corps mal adaptés et en trop de l’habitacle.

L’invention de Michel Houellebecq

Dans chacun de ces milieux, les personnages vivent des aventures somatiques où le running gag des addictions revient immanquablement (l’alcool, le tabac, plus les drogues dans le dernier) tout comme les maux divers (indigestions, douleurs, état limite). La sexualité y gagne un double-fond d’inquiétude et d’imprévisibilité, que ce soit la prostituée de circonstance, curieusement attirante malgré ses épaules de catcheuse (L’Enlèvement), ou la rupture entre un couple d’octogénaires qui manque de faire basculer Thalasso dans le drame. Derrière la drôlerie ou la gaudriole, le temps ronge les sentiments, les forces, les attentes même de la vie. On peut voir la trilogie Houellebecq comme un documentaire sur un corps singulier d’abord soumis à la claustration, puis à des manipulations déplaisantes, avant qu’il ne soit mis en présence de versions lamentables de lui-même (le concours de sosie proprement dit, un autre grand moment). À la fin de Thalasso, un sosie de Sylvester Stallone semblait déjà échappé d’un rêve, apportant un peu plus de confusion à l’histoire. Avec une générosité de tous les instants, Houellebecq se donne au film, sans aucune peur du ridicule.

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L’écrivain fêté ou honni devient notre prochain, une image de l’humanité soumise aux aléas à qui Nicloux offre un final d’apaisement presque amniotique. Avec sa dégaine immanquable et cette invraisemblable présence qui fait que chaque cadre même flou semble s’organiser autour de lui, il évoque certaines grandes stars du muet, Keaton au premier chef, le phrasé épuisé et précis en plus. Chaque volet de la trilogie Houellebecq semble ajouter un codicille beckettien à l’imparable scholie de Nicolás Gómez Dávila. « Toute vie est une expérience qui a échoué », mais il est possible d’échouer mieux ou dans un éclat de rire, Dans la peau… le prouve. On ne remerciera jamais assez Guillaume Nicloux d’avoir inventé l’acteur Michel Houellebecq.


DANS LA PEAU
DE BLANCHE HOUELLEBECQ (1h28)
, de GUILLAUME NICLOUX, avec Blanche Gardin, Michel Houellebecq, Luc Schwarz, en salles le 13 mars

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