Qui s’est frotté au monde des idées sait quelle tonne de petits écrits, aux petits enjeux, vus au travers de petites lunettes, est publiée. Et puis quelques fois, dans cet humus-là, perce un auteur capable de s’élever aupoint où il faut pour embrasser l’ensemble. David Engels est indéniablement de ceux-là, lui qui, hanté par la décomposition du Vieux continent, réfléchit par-delà les siècles et les frontières. Rien d’étonnant pour cet Européen de chair et d’esprit : né à Verviers, ville francophone, et originaire de la Communauté germanophone de Belgique, étudiant à Aix-la-Chapelle – capitale de l’empire carolingien – devenu spécialiste de l’Antiquité romaine, c’est peu dire que David Engels tutoie depuis toujours une certaine idée de l’Europe.
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Installé en chaire d’histoire romaine à l’Université de Bruxelles, c’est tout naturellement qu’il est amené, par analogie, à réfléchir au déclin européen – réhabilitant par-là la philosophie de l’histoire. Avec Le Déclin (2013), Engels signe un essai d’inspiration spenglérienne dans lequel il démontre que la crise traversée par l’Union européenne ressemble furieusement à la crise qui précipita la chute de la République romaine, au profit de l’Empire autoritaire augustinien. Exit les explications matérialistes, c’est « la carence de facteurs identificatoires essentiels [qui] est l’un des éléments les plus poignants de la crise morale, humaine et matérielle que vivent ces deux sociétés ». Autrement dit, l’Union européenne crève de s’envisager comme structure formelle reposant sur des valeurs universelles, au lieu de revendiquer sa substance culturelle millénaire. D’où une prédiction: pour survivre, il se pourrait bien que nous basculions dans un régime autoritaire et conservateur – qu’Engels n’appelle pas de ses vœux par souci de liberté, de même qu’il craint, par souci de puissance cette fois, le retour à l’État-nation et le spectre régionaliste.
Traduit en allemand, hongrois, croate et néerlandais, ce livre à succès appelait une suite où l’historien ferait place au philosophe politique : comment réformer les institutions européennes pour sauver l’Europe ? Depuis l’Instytut Zachodni à Poznan où il est devenu professeur de recherche, il dirige l’ouvrage collectif Renovatio Europae (2020), auquel participent notamment la Française Chantal Delsol, l’Italien Alvino-Mario Fantini et le Hongrois András Lánczi.
L’UE crève de s’envisager comme structure formelle reposant sur des valeurs universelles, au lieu de revendiquer sa substance culturelle millénaire
Engels y part d’une loi historique : les espaces politiques tendent à se regrouper, mais l’unité finale d’un espace civilisationnel (nécessairement enracinée dans l’histoire et la tradition) n’est achevée qu’après une période de troubles – entre tenants de l’ordre traditionnel et promoteurs des considérations universelles-humanistes. Pour hâter cette difficile phase de transition que l’Europe traverse actuellement, il propose de recourir à l’« hespérialisme » (opposé de l’européisme), terme qui désigne l’amour patriotique pour une Europe unifiée sur des valeurs conservatrices issues de notre héritage gréco-latin et judéo-chrétien. Et Engels d’esquisser un plan de réforme institutionnelle : remplaçant l’ordre westphalien par le modèle du Saint-Empire romain germanique, il défend la mise en place, via une nouvelle constitution européenne, d’un État fédéral et décentralisé, capable de conjuguer puissance (face aux nouveaux empires) et diversité culturelle (respectueuse des nations). Cet État européen, bicaméral avec un président élu, disposerait des compétences strictement nécessaires à la survie institutionnelle et à la pérennité culturelle de l’Europe – et ensuite, autonomie maximale pour les États-membres.
À cette proposition originale et stimulante, soucieuse de géopolitique et de civilisation, on mettra pourtant un bémol. Pourquoi vouloir un « secrétaire à l’harmonisation légale » si l’on défend la diversité des nations ? Pourquoi préférer la fédération à la confédération, l’État fédéral, certes conservateur, à l’Europe des nations ? L’âme française tient à son indépendance, tout de même.





