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Intellectual Dark Web

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Publié le

4 septembre 2018

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Malgré ses défauts internet a un mérite : celui de proposer une tribune à des penseurs qui n’auraient jamais pu s’exprimer librement dans la presse institutionnelle. Intellectual Dark Web est un collectif qui organise des débats dans un cadre original compilant rencontre physiques et vidéos. Son succès est fulgurant.

 

Il fait chaud à Dublin. 26 degrés à sept heures du soir. Mais il y a plus étonnant, ce 14 juillet : sur le quai de la Liffey, sept mille jeunes convergent vers 3Arena, immense salle de concert, près de l’embarquement des ferries. Ils ne viennent pas écouter Britney Spears, programmée le mois prochain. Ils font la queue, billet en main, pour assister à une conversation de deux heures et demie sur des sujets complexes entre trois intellectuels. Sam Harris est docteur en neurosciences, Jordan Peterson est psychologue, Douglas Murray est journaliste politique. Ce soir, ce sont eux qui font le show. Il y aura juste trois fauteuils posés sur l’immense scène. Sam Harris redoute le dogmatisme des religions et parcourt le monde pour promouvoir la science plutôt que la foi, en quoi il est en désaccord avec Jordan Peterson selon qui la Bible fonde nos valeurs et notre appréhension du monde. Douglas Murray se dit athée de culture chrétienne et s’assoiera au milieu. Trois points de vue et un projet commun : gagner la guerre des idées. Winning the war of ideas, la phrase apparaît sur l’écran géant pendant que le public s’installe. S’affranchir du politiquement correct, réinstaurer une conversation honnête, voilà le principe de ces raouts que leur producteur, Travis Pangburn, qualifie de Woodstock intellectuels. Deux jours plus tard, le même trio se produira à O2, la plus grande salle de Londres (16000 places). Le public connaît les intervenants, auteurs de best-sellers. C’est un peu comme si une affiche Onfray-Zemmour-Bruckner remplissait le palais omnis-ports de Bercy.

 

 

«Moi, je ne fais que rejoindre le combat, je mets mon artillerie à disposition ! » Travis Pangburn, 31 ans, rêvait d’être acteur. À défaut, il remplit les théâtres avec ses spectacles de dialectique. « À New York, en novembre, on va aborder des thèmes sensibles. Qu’est-ce que la notion de race? L’Islam, un défi à la modernité ? #metoo a-t-il été trop loin? Avec des hôtes comme Ayaan Hirsi Ali, menacée de mort par les islamistes, la sécurité est primordiale. Peut-être qu’un jour on n’aura plus ces problèmes. Peut-être aussi que cela va empirer… »

 

Lire aussi: La Guerre faite aux mots 

 

Répartie devant les trois entrées, la foule goûte le soleil du soir. Charlie, 22 ans, apprécie son séjour à Dublin. Hier, il assistait au concert de Paul Simon de l’autre côté de la ville ; ce soir cet étudiant en psycho est là pour Jordan Peterson. Puis il rentrera à Limerick, à trois heures de là. Gearoid et Sarah forment un jeune couple. Lui est informaticien, elle a un doctorat en microbiologie. C’est elle qui offre les billets pour l’anniversaire de son ami. Gearoid dirigeait le club de débats lorsqu’il était au college. « C’était brutal et joyeux. Aujourd’hui, les étudiants s’auto-censurent. C’est triste, cette culture de la peur. » Un couple d’Américains quinqua de l’Arkansas en vacances à Belfast a fait le crochet vers Dublin pour écouter Sam Harris. Stefany est impatiente de voir Peterson : « Il est superbe. Et si éloquent: il exprime des idées complexes avec des mots simples. » Dans la salle, Kevin, mon voisin de droite, cache sa timidité dans un physique d’acteur. Ce roux de 26 ans serait casté au premier regard pour un lm de Martin MacDonagh. Comme lui, il vient de Galway sur la côte ouest irlandaise. Il travaille six jours sur sept dans une fonderie d’aluminium. Il a lu Peterson et connaît ses podcasts : « Je viens l’écouter parce qu’il défend la liberté d’expression ».

 

Les vieilles canailles de l’intelligentsia

Les lumières descendent dans la salle. Le jeune producteur annonce que les trois débatteurs sont en coulisses puis projette une vidéo de cinq minutes, extrait d’une conversation qui a eu lieu au théâtre Orpheum de Vancouver quinze jours plus tôt entre Peterson et Harris. Rappel de l’épisode précédent, comme dans une série. Et le dialogue suit son cours, d’un continent l’autre. 

 

 

Après quoi les trois débatteurs apparaissent sous les acclamations. Murray demande alors à ses comparses de présenter chacun le point de vue de l’autre. Sam Harris donne le ton: «L’intérêt d’avoir un interlocuteur avec lequel on n’est pas d’accord, c’est d’affiner ses arguments. » Nouvelle salve d’applaudissements. Le thème de ce soir : quel lien entre l’éthique, la science et l’expérience spirituelle? «On est d’accord sur la nécessité d’une éthique commune fondée sur une sincère recherche de la vérité mais nous divergeons sur les fondements de cette éthique », dit Jordan Peterson. S’ensuit un débat sophistiqué qui va durer jusqu’à 23 heures, soldé par une standing ovation.

 

Douglas Murray: « Il y a quinze ans, si le New York Times décidait de salir votre réputation, il pouvait vous traiter de raciste, on ne s’en relevait pas. Aujourd’hui, ça ne fonctionne plus. Les gens peuvent vérifier par eux- mêmes. C’est le miracle d’internet » 

 

Sam Harris a écrit sur toutes les religions, ce qui vaut à cet adepte de la méditation d’être traité de raciste et d’islamophobe par l’acteur Ben Affleck et traîné dans la boue sur les réseaux sociaux. Jordan Peterson est, dit-on, l’intellectuel le plus adulé et le plus détesté au monde. L’an dernier, il a refusé de se plier à la loi fédérale canadienne dite C-16 instaurant l’usage de « pronoms alternatifs » pour s’adresser aux personnes transsexuelles. « La gauche régressive veut avoir la main sur la linguistique par pur souci idéologique. La loi n’a pas à se mêler de notre langage », a- t-il martelé sur les plateaux télé. Peterson étudie depuis trente ans les totalitarismes du XXe siècle et mesure mieux que personne le danger des politiques identitaires. Mais depuis l’épisode C-16, lui aussi est labellisé : transphobe, nazi et plus si affinités.

 

 

Il en faudra plus pour faire taire ces individus. « Il y a des discussions qu’on ne pourra pas occulter. Bien sûr, on prend un risque ; on en ressort soit détruit, soit plus motivé », me dit Douglas Murray, rencontré à Londres deux jours plus tôt. « Il y a quinze ans, si le New York Times décidait de salir votre réputation, il pouvait vous traiter de raciste, on ne s’en relevait pas. Aujourd’hui, ça ne fonctionne plus. Les gens peuvent vérifier par eux-mêmes. C’est le miracle d’internet ». La concurrence du net n’a pas que des effets positifs sur la presse et la télévision où, pour retenir leur audience, les journalistes guettent le sensationnel et privilégient la caricature. En janvier dernier, Cathy Newman recevait Jordan Peterson sur Channel 4. Malgré son opiniâtreté, elle n’est jamais parvenue à lui faire dire ce qu’elle pensait de lui, à savoir qu’il était un dangereux misogyne. Peterson aime qu’on soit précis. Il l’a été. Les efforts de Newman pour lui faire dire ce qu’il ne pensait pas ont échoué. Le lendemain la vidéo était virale au point qu’un nouveau mème voyait le jour : « So you’re saying that » (donc vous dites que). Plus de 10 millions de vues.

 

Sexe, politique et hérésies

Dès sa sortie début 2018, le livre de Peterson, 12 Rules for life, était numéro 1 des ventes. L’auteur entamait alors une tournée de conférences de plus de 100 dates aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Europe (Royaume-Uni, Norvège, Pays-Bas etc) et toujours à guichet fermé. Aux USA, Dave Rubin a présenté la plupart des shows de Peterson. Ce comédien de 42 ans juif et homosexuel est, lui aussi, un défenseur actif de la liberté d’expression. Il a commencé sa carrière dans le stand up. Aujourd’hui, son talk-show sur Youtube, le Rubin Report, recueille entre 200 000 et 1,5 million de vues selon les invités. Ce sont de longues interviews d’historiens, écrivains, biologistes, économistes, philosophes, universitaires. Plus destroy, les podcasts de Joe Rogan, acteur lui aussi, expert en arts martiaux et ultra tatoué, font fureur. Chez lui, le format peut dépasser les 3 heures de conversation. Tous deux donnent la parole à des personnalités qualifiées de « controversées » pour avoir osé braver la bien-pensance : Ayaan Hirsi Ali, James Damore, Christina Ho Sommers, Lindsay Shepherd, Maajid Nawaz, Ben Shapiro, Bret Weinstein.

 

Jordan Peterson: « L’idée est de remettre sur les rails le débat politique. C’est une discussion métapolitique. »

 

Si leurs convictions politiques sont diverses, tous s’alarment des absurdités inventées par le progressisme et de l’écroulement de l’éthique journalistique. Ils se retrouvent sur trois idées : 1. Les politiques identitaires divisent les sociétés. 2. Le sexe est une donnée biologique. 3. Le fait que ces deux idées soient considérées comme hérétiques est une menace sérieuse sur la civilisation occidentale. Ainsi s’est-il spontanément constitué un réseau informel de défenseurs de la liberté d’expression que l’économiste Eric Weinstein (qui en est) a baptisé avec ironie le « dark web intellectuel ». Tandis que dans les médias old school, le débat s’assèche, il prend vie sur internet. Quelque chose a changé en 2018: à Dave Rubin qui lui demandait si le dark web intellectuel était un mouvement politique, Peterson a répondu : « L’idée est de remettre sur les rails le débat politique. C’est une discussion métapolitique ». En attendant, les salles, à Dublin, Sydney ou New York, ne désemplissent pas. Comme l’analyse Douglas Murray : « Cette génération qui a grandi avec internet apprécie de vivre des choses en temps réel, dans le vrai monde, avec de vrais gens. Ils ne se réunissent pas parce qu’ils pensent la même chose mais plutôt pour réfléchir ensemble aux mêmes choses». Les podcasts de Rubin et Rogan deviennent de puissants relais de la libre pensée, diffusés depuis la très progressiste côte ouest de l’Amérique. C’est parfois dans l’organisme qui génère le mal que germe l’anticorps.

Sylvie Perez

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