La guerre faite aux mots

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Des pouvoirs auxquels tout échappe, que leur reste-t-il sinon de s’en prendre aux mots ? Emmanuel Macron, qu’on pensait à cet égard moins « suiviste », a décidé d’exaucer une grande idée de son prédécesseur : supprimer le mot race de la Constitution, une Constitution définitivement transformée en pâte à modeler. Les représentants du peuple ont réussi à faire l’unanimité en commission sur cette importante décision, qui porte un coup de plus à la langue française, dont ces benêts semblent ignorer la polysémie, la variété, les nuances, en un mot la richesse.

 

Il paraît donc que le mot race choque l’irénisme à la mode. Taisez ce mot que nous ne saurions entendre, disent à l’unisson nos modernes Tartuffe. Mais supprimer, voire, interdire un mot qui a deux pages dans notre bon vieux Littré, et encore deux pages dans notre moderne Grand Robert, ne va pas être facile. Le premier sens qu’en donne le Littré est : «Tous ceux qui viennent d’une même famille ». De même le Grand Robert : « Famille, considérée dans la suite des générations et la continuité de ses caractères ». Il y aurait donc une race Hollande. Où est l’offense ? On foisonne d’exemples : « Générations. Ce culte se continuera toujours et passera de race en race parmi les enfants d’Israël, Bible de Saci, Exode XXVII, 21 » (Littré). Ou « Groupe ethnique qui se différencie des autres par un ensemble de caractères physiques héréditaires (couleur de la peau, forme de la tête, proportion des groupes sanguins, etc.) représentant des variations au sein de l’espèce » (Le Grand Robert). Le Grand Robert précise : « Une bonne part des aberrations scientifiques du racisme provient de la confusion entre la notion génétique de race, elle-même rapprochée sans précaution du sens zoologique et la notion extrêmement indécise de sous-race ou celle, littéraire ou socio-culturelle, si ce n’est la notion initiale de lignée ».

 

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Que voulez-vous de plus subtil ? Quand on se réfère à la notion de race blanche, ou de race noire, concernant un peuple, c’est à cette notion socio-culturelle que l’on pense de toute évidence, une sous-division, en quelque sorte, de la race humaine ou de l’espèce humaine que personne ne conteste. Il me semble, par exemple, que les Congolais ou les Sénégalais sont de race noire : est-ce que le dire les vexe ? Ils en tirent plutôt de la fierté. Franz Fanon avait affirmé la fierté de la race noire. Senghor aussi. Comme l’écrit Alain Finkielkraut : « Nous naissons homme ou femme, blanc ou noir, français ou américain, turc ou arménien, juif ou gentil, et c’est à partir de là que nous nous déterminons. Ces préalables doivent maintenant disparaître. 1 » Je crois qu’on va pouvoir envoyer dans les enfers des bibliothèques le fameux ouvrage de Claude Lévi-Strauss, écrit en 1952, sous l’égide de l’UNESCO… Une gangrène intellectuelle se répand dans les esprits bien qu’un fameux 11 janvier (2015), on a, paraît-il, manifesté pour la liberté d’expression. C’était beau, c’était républicain. Mais depuis, il semble qu’une chape de plomb se soit à nouveau abattue sur la pensée française, et surtout sur son expression. En France, la liberté d’expression n’est pas, semble-t-il, la même pour tous. Ce qui est arrivé à Nadine Morano, une femme politique appartenant à la « droite de gouvernement », et qui n’est pas toujours, il est vrai, d’une grande finesse, a illustré ce qui advient quand on dit une vérité première, à savoir que le peuple français est dans son ensemble de race blanche – ce qui, selon le bon sens le plus élémentaire, n’exclut pas les gens de couleur. D’ailleurs, beaucoup de nos penseurs les plus branchés ne cessent de faire l’éloge du métissage : si métissage il y a, c’est sans doute qu’il y a plusieurs couleurs.

 

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De là à ce qu’un politicien imbécile traite la malheureuse Nadine Morano de membre du Ku Klux Klan, il n’y eut qu’un pas vite franchi. J’aime cette réflexion d’Anatole France dans un ouvrage précisément intitulé Sur la pierre blanche (1905) : «Aussi convient-il de fonder l’ordre public sur la diversité des opinions et non de chercher à l’établir sur le consentement de tous à une même croyance. On n’obtiendrait jamais ce consentement unanime et, en s’efforçant de l’obtenir, on rendrait les hommes aussi stupides que furieux. En effet, la vérité la plus éclatante n’est qu’un vain bruit de mots pour les hommes auxquels on l’impose.» Bref, notre classe politique se ridiculise, et nous a ridiculisés une fois de plus aux yeux du monde. Mais la guerre des mots a bien lieu, pour le grand bonheur des sots. Mais par quoi allait-on vouloir remplacer le mot race ? Par le mot sexe, bien sûr. Ce dernier mot et l’usage qu’on fait de ce qu’il désigne, obsède nos hommes, et plus encore nos femmes politiques (version Caroline Fourest, Marlène Schiappa). Je pense qu’on ne devrait pas s’arrêter là et qu’il faudrait aviser à moderniser de même notre devise nationale en « liberté, égalité, sexualité ». La vraie liberté.

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psaintrobert@lincorrect.org

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