Le professeur Jacques Testart est l’un des plus grands noms de la science contemporaine. Biologiste de formation, directeur de recherche honoraire à l’INSERM, il a accepté de répondre à nos questions concernant l’élargissement de la PMA aux femmes seules ou en couple homosexuel.
Vous êtes à l’origine de la naissance du premier bébé éprouvette, en l’occurrence Amandine, née en 1982. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la PMA ?
Il y a eu déjà des débordements. Quand on a mis en place cette technique, on n’a pas apporté les garde-fous nécessaires. Un an après la naissance d’Amandine, j’ai averti publiquement qu’un risque de tri eugéniste entre les embryons était possible. Malheureusement, ce qui est rendu possible par la technologie a tendance à être réalisé, quel qu’en soit le coût humain et social.
Que pensez-vous de l’élargissement de la PMA aux couples de femmes ou aux femmes seules ?
Ce n’est pas un progrès. Je demeure favorable à la fécondation in vitro pour les couples souffrant de stérilité car il s’agit d’un acte médical destiné à pallier une pathologie. De plus, c’est une pratique qui est largement répandue puisqu’il y a aujourd’hui environ 7 millions de personnes dans le monde qui sont nées ainsi d’une PMA. Mais, à partir du moment où l’on étend cette pratique en dehors de ce cadre, on rentre dans l’industrie de la fabrication des bébés par la technique. Dans une telle dérive les demandeurs pourraient réaliser eux-mêmes leur procréation, à condition d’en assumer les difficultés, lesquelles ne sont pas techniques mais relationnelles (trouver un donneur de sperme ou une mère porteuse). La demande de « PMA pour toutes » reflète surtout un abandon d’autonomie.
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Pensez-vous qu’il existe un droit à l’enfant ?
Non, je réprouve totalement telle expression et estime qu’il s’agit d’une perversion. Je préfère parler du droit de l’enfant. Sinon, on instrumentalise l’enfant et on le chosifie. Le désir d’enfant est légitime mais il ne doit pas tout commander dans la vie. Avant, on naissait souvent d’un accident, quand la contraception n’avait pas fonctionné. Aujourd’hui que la contraception est efficace, je ne sais pas combien d’enfants naissent d’un désir assumé, et combien d’une acceptation de la grossesse non planifiée.
Que pensez-vous, d’une manière générale, du poids de la technique dans nos vies ?
Je suis très sensible aux conséquences de l’accélération exponentielle de la division du travail due au capitalisme. L’hyperspécialisation des tâches est une conséquence de cette division très poussée du travail apparu depuis plusieurs siècles dans nos sociétés modernes. Aujourd’hui, ce progrès se retourne contre l’homme puisqu’on n’est plus autonome en quoi que ce soit dans la vie quotidienne. Avant, on reprisait soi-même ses chaussettes. Aujourd’hui, on les je e et on en achète de nouvelles. C’est cela, la société de consommation. Quand vous voulez faire réparer votre voiture, vous êtes obligé de passer par un spécialiste, à cause de la complexité des composants électroniques qui y sont placés. Vous êtes ainsi dépendant de toute une série « d’experts », ce qui mutile l’autonomie de votre vie. C’est la même chose lorsque l’on met la procréation entre les mains de la technique, au service d’un désir personnel d’enfants. On pourrait aussi parler de l’obsolescence programmée. Le progrès se retourne ainsi en servitude puisqu’il atrophie notre autonomie.
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Vous dites que l’eugénisme est au service du libéralisme. Pouvez-vous développer votre propos ?
Le libéralisme, c’est la compétition entre les individus, les groupes, les États, etc., tout comme l’eugénisme, qui vise à sélectionner les êtres humains en fonction de leur potentiel. On rentre dans une logique productiviste qui est l’essence du capitalisme : la recherche du profit par tous les moyens. Contre cette dérive de nos sociétés modernes, je prône, à la suite de Jacques Ellul et de bien d’autres, la décroissance. Deux périls se présentent à nous à l’horizon 2050 : un péril environnemental, notamment climatique, et un péril transhumaniste, avec la menace d’un homme « augmenté » destiné à satisfaire tous les critères d’une société productiviste sans n’avoir plus rien d’humain. C’est ce que je développe dans mon ouvrage Au péril de l’humain, les promesses suicidaires des transhumanistes, publié aux éditions du Seuil en 2018. Les gouvernements, qui réagissent à court terme, ne prennent souvent pas la mesure d’un tel péril, tout comme le GIEC dont les prévisions se révèlent toujours en deçà de la réalité.
Quelle est la solution alors ?
Il faut trouver des raisons de vivre qui soient autres que de consommer. Cela suppose d’instaurer de nouveaux modes de vie, plutôt dans de petites communautés. Je crois à l’imagination en marche des mouvements sauvages tels que les ZAD ou autres manières de vivre qui se libèrent du poids de la technique et de l’industrialisation du monde. Au lieu d’y envoyer les CRS, nos politiques feraient bien de méditer ce qui s’y passe… Au- delà, je crois aussi à la renaissance du politique mais cela prendra beaucoup plus de temps. En attendant, on ferait bien d’être vigilant face à tous ceux qui manipulent le vivant, à l’instar des Chinois qui multiplient en ce moment les recherches afin de trouver des « gènes d’intelligence » qui rendraient leur société plus productive. La menace est ici.
Au péril de l’humain, les promesses suicidaires des transhumanistes
Jacques Testart et Agnès Rousseaux
Seuil
272 p. – 21€





