Qu’est-ce que la « légende thermidorienne » sur la Vendée à laquelle vous vous attaquez ?
Après la chute de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), la Convention, dite désormais « thermidorienne », réécrit l’histoire pour dissimuler que pendant l’année écoulée, elle a ponctuellement renouvelé les pouvoirs du Comité de salut public et voté toutes les lois répressives qu’il lui proposait. Se développe alors un discours négationniste sur le thème «on ne savait pas »,« on n’a pas voulu cela », « on nous a obligés », « c’était un complot dans lequel nous n’avons aucune part ». Robespierre et ses affidés exécutés avec lui
(près de cent personnes) auraient été les seuls coupables de la Terreur, qui fut le cadre général des atrocités de Vendée (170 000 morts, soit 21 à 23 % de la population, même proportion que les Cambodgiens tués par les Khmers rouges). On exécutera bien Carrier à la fin de l’année, mais « pour solde de tout compte ». Cette « légende thermidorienne », à l’origine anti-robespierriste, est aujourd’hui recyclée, au bénéfice de Robespierre lui-même : « Il ne savait pas », « il n’a pas voulu cela », « il a été victime de la malhonnêteté d’autres révolutionnaires qui n’avaient pas sa pureté et sa vertu ».
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Que reprochent les révolutionnaires à la Vendée ? Comment qualifieriez- vous ce conflit ? Comment l’ennemi vendéen est-il nommé ?
« Il faut que la Vendée soit anéantie parce qu’elle a osé douter des bienfaits de la liberté. » Ces mots des Représentants en Mission au général Haxo, cités par de nombreux historiens, résument le « crime » de la Vendée. Le peuple se révolte contre la Révolution ? C’est impossible ! Il faut que ces gens soient des « vendus », des « traîtres » ou des « dégénérés » abrutis par des siècles de domination cléricalo-nobiliaire, irrécupérables et qu’il faut donc faire disparaître entièrement. Les Vendéens sont dénoncés dans des termes conçus pour ne pas reconnaître le problème politique qu’ils posent : toute une partie du peuple n’approuve pas la Révolution, notamment la persécution des prêtres catholiques. Le soulèvement vendéen est d’abord une guerre de religion : la nouvelle « religion civile républicaine » contre l’ancienne religion catholique. On les traitera de « rebelles » (ce qui ne manque pas de sel venant d’un gouvernement lui-même insurrectionnel, né du renversement violent du gouvernement constitutionnel de 1791, et sans constitution lui-même), de « fanatiques », de « population parricide et coupable » (Barère) car le soulèvement est massif et général.
Le peuple se révolte contre la Révolution ? C’est impossible ! Il faut que ces gens soient des « vendus », des « traîtres » ou des « dégénérés » abrutis par des siècles de domination cléricalo-nobiliaire, irrécupérables et qu’il faut donc faire disparaître entièrement.
Jacques Villemain
On parlera surtout de « brigands » (autrement dit de « voleurs de grands chemins », pour criminaliser cette révolte populaire). Aucun de ces termes n’a de définition objective et juridique. À l’hiver 1793-1794, on donnera l’ordre aux soldats de détruire la « race infernale » des « infâmes habitants » de la Vendée en bloc. Durant l’opération des colonnes infernales, Turreau donne l’ordre à tel général de massacrer « tout ce qu’il rencontrera » sans autre précision, et nombreux sont les ordres semblables. Il s’agit d’un massacre général et indiscriminé de tout un groupe humain visé « comme tel », ce qui est la définition du crime de génocide.
Dans quelle mesure la question vendéenne fut-elle un enjeu dans les rapports de pouvoir entre factions à Paris ?
À Paris, la légitimité est « à qui sera le plus révolutionnaire » : dans cette perspective, si les factions sont en compétition pour le pouvoir, elles sont toutes d’accord sur un point : la Vendée, qui est l’« anti-type » (F. Furet) de la Révolution doit être éradiquée, « exterminée » (ce mot est récurrent à partir de mai 1793). C’est à qui sera le plus sauvagement « anti- vendéen » et prônera ou mettra en œuvre la répression la plus radicale et la plus sauvage en Vendée : il y a bien là unanimité de toutes les factions révolutionnaires. Les « colonnes infernales » sont l’aboutissement de cette course à la radicalité anti- vendéenne, la dernière surenchère attestant de la pureté révolutionnaire dont tous se réclament.
Vous dénoncez la thèse de Jean-Clément Martin, historien très en vue de la Révolution, d’après lequel « il est impossible de trouver une unanimité de la Révolution autour des colonnes de Turreau ». Comment le plan Turreau a-t-il été construit et adopté ?
Les lois fondamentales (19 mars, 1er août et 1er octobre 1793), qui sont la base légale des massacres de masse, ont été votées par la Convention sur proposition du Comité de salut public. Personne ne s’y est opposé. Carrier à son retour de Nantes (février 1794) est acclamé par la Convention. Ce n’est qu’après le 9 thermidor qu’on criera au scandale. Carrier sera jugé et exécuté, mais Turreau, jugé un an plus tard (octobre 1795), sera acquitté, le tribunal jugeant qu’il « a dignement rempli ses fonctions comme homme de guerre et comme citoyen ».
Les lois fondamentales (19 mars, 1er août et 1er octobre 1793), qui sont la base légale des massacres de masse, ont été votées par la Convention sur proposition du Comité de salut public.
Jacques Villemain
Il a obéi aux ordres et aux lois alors en vigueur, sur la base desquels il a construit son plan, en lien avec Carnot. M. Martin appuie son affirmation sur des textes cités de manière imprécise, inexacte ou incomplète, et interprétés de manière encore plus contestable. Je m’attache à le démonter en détail dans mon ouvrage.
Quelle est la stratégie montagnarde pour éradiquer la Vendée?
Stratégie « par la famine, par le fer et par le feu » : encercler la Vendée, la ratisser pour en retirer toutes les « subsistances », y causer une famine qui fera cesser la révolte (et permettra en outre de nourrir Paris). Massacre de tous ceux qu’on pourra trouver, pillage de tout ce qu’on pourra emporter, incendie de tout ce qu’on ne pourra pas piller. La Vendée doit devenir une page blanche sur laquelle pourra s’écrire une histoire nouvelle avec une nouvelle population « régénérée » qu’on prévoit de faire venir des quatre coins de France.
Toute la chaîne de commandement s’est mise en branle, du Comité de salut public aux militaires, en passant par les Représentants en Mission. Qui sont ces Représentants envoyés en Vendée, et quel rôle ont-ils joué ?
Les Représentants sont des membres de la Convention, investis de « pouvoirs illimités » comme des sortes de commissaires politiques notamment auprès des généraux des armées pour s’assurer qu’ils appliqueront bien la politique de la Convention et du Comité. Ils lui écrivent régulièrement (au moins tous les dix jours). Ils ne cachent rien. Le Comité sait donc parfaitement, et approuve, ce qui se passe en Vendée. Si Turreau fait l’objet de critiques, c’est quand on trouve qu’il ne massacre pas assez, ou pas assez vite.
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Vous vous êtes appuyé sur un prodigieux travail de sources, publié dans un second volume. Dans quelle mesure les archives ont-elles été purgées ?
Il manque beaucoup de pièces : par exemple, tout le dossier du procès du général Turreau a disparu. Dès 1797, on constate qu’il est vide… sauf de la sentence d’acquittement. Pourtant, on a la liste des pièces qu’il contenait, notamment la préparation des plans et les ordres donnés et reçus. Dans la correspondance des Représentants du Comité, éditée par Aulard et ses successeurs en près de 30 volumes, à chaque fois ou presque qu’il est fait référence à une pièce spécialement intéressante, on trouve en note de bas de page : « Cette pièce manque ». Cependant, avec ce qui reste, on a déjà un dossier accablant. J’en reproduis l’essentiel dans les « Papiers » qui sont les correspondances écrites « à chaud » durant les massacres, textes bien plus sincères que les « Rapports » publiés après le 9 thermidor pour essayer de réécrire, dans le cadre thermidorien, cette tragique histoire et de dissimuler les responsabilités. Il faut en faire une lecture suivie et chronologique. C’est ce « roman par lettres » à la mode du XVIIIe siècle que constitue mon volume II, Papiers et rapports, qui court de la fin 1793 à la fin 1794.

HISTOIRE POLITIQUE DES COLONNES INFERNALES, JACQUES VILLEMAIN, Le Cerf, 528 p., 35 €

PAPIERS ET RAPPORTS,
JACQUES VILLEMAIN, Le Cerf, 372 p., 45 €





