Jean-Michel Leniaud : « Nous sommes un pays qui nie son histoire »

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Ancien directeur de l’École nationale des chartes, Jean-Michel Leniaud est un expert reconnu d’histoire de l’art et de l’architecture française. Il estime que l’État n’est pas assez présent dans ses missions de conservation du patrimoine.

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 

Vous avez mis en cause la vétusté des équipements électriques de Notre-Dame de Paris. Pensez-vous que cela puisse être la cause de l’incendie qui a ravagé la cathédrale ?

Les enquêteurs le diront. À ce stade, toutes les hypothèses sont possibles. Souvent, les incendies peuvent être provoqués par un court-circuit ou bien par une intervention des ouvriers sur un chantier, au moyen d’un chalumeau qui entraîne des étincelles pouvant dégénérer par la suite en flammes. C’est ce qui était arrivé en 1972, lorsque la cathédrale de Nantes avait brûlé.

 

L’État consacre-t-il des moyens suffisants à l’entretien du patrimoine national ?

Non, l’État ne s’occupe pas assez du patrimoine et le laisse parfois aller à l’abandon. Le patrimoine français est dans un état lamentable alors que les citoyens manifestent de toute part qu’ils y sont fortement attachés. On n’a jamais autant négligé le patrimoine dont le budget est devenu ridiculement petit. Du coup, l’État fait la manche et cherche au dehors ce qu’il ne veut pas financer lui-même.

 

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Vous voulez parler du mécénat ?

Le mécénat est une très bonne chose en soi mais il y a certains monuments qui ne devraient être restaurés que par la communauté nationale puisqu’ils sont emblématiques de notre nation. Notre-Dame, par exemple, incarne l’histoire de France, encore plus que le château de Versailles ou la basilique Saint-Denis. Il y a une forme de déshonneur à vouloir quêter  aux États-Unis ou ailleurs quand il s’agit d’un tel monument. On devient des assistés et des mendiants.

 

Pourquoi une telle indifférence pour le patrimoine ?

Il y a plusieurs raisons à cela. L’héritage révolutionnaire et sa furie destructrice n’y sont certainement pas pour rien, même si au début de la Révolution, il n’en était pas ainsi. D’ailleurs, les premiers évènements de la Révolution française se sont déroulés à Notre-Dame. Une certaine conception de la laïcité confine au laïcisme en partant du principe que notre héritage religieux doit être banni de la mémoire nationale. Or, la France s’est construite autour de la rencontre du religieux et du politique, dont Notre-Dame est le symbole le plus éminent. Il faut arrêter ce déni : nous sommes un pays qui nie son histoire.

Nous sommes un pays qui nie son histoire.

Pensez-vous que Notre-Dame de Paris sera reconstruite à l’identique ?

Je l’espère mais rien ne me permet de le penser, d’autant que le chantier peut durer très longtemps. Une fois la ferveur initiale passée, conservera-t-on la même volonté ? Voyez la cathédrale de Nantes. Après l’incendie de 1972, c’est une charpente métallique qui a été reconstruite, en lieu et place de l’ancienne charpente en bois. Idem pour la cathédrale de Reims détruite en 1914 par des éclats d’obus. La reconstruction de la charpente a été effectuée en béton armé après la Première guerre mondiale. L’État se défend en affirmant que c’est moderne et moins cher mais on perd quelque chose de l’âme de ces joyaux uniques quand on les dénature ainsi. Dans sa version extrême, ce déni à l’égard du patrimoine peut aller jusqu’à ne pas souhaiter la reconstruction d’un édifice. C’est le cas d’Édouard Herriot qui ne souhaitait pas la reconstruction de la cathédrale de Reims.

 

Si les cathédrales appartiennent à l’État, la ville de Paris est propriétaire de 96 édifices cultuels, dont des églises catholiques en grande majorité. Les estimez-vous bien entretenues ?

Beaucoup sont dans un état épouvantable et les spécialistes du patrimoine, notamment la fondation Avenir du patrimoine à Paris, rattachée du diocèse, ont tiré plusieurs fois la sonnette d’alarme. Mais, comme son prédécesseur, Anne Hidalgo ne semble pas attacher une très grande importance au patrimoine religieux de la capitale. Dans la convention signée avec l’archevêque de Paris, les sommes allouées à l’entretien et la restauration des édifices du culte sont d’ailleurs dérisoires, au regard de ce que la mairie dépense au profit des abribus ou des Vélib. Dans la perspective des prochaines élections municipales, chacun devrait interpeller les politiques en leur demandant comment ils comptent réorienter la dépense publique vers le patrimoine national auquel nos compatriotes restent très attachés.

Essayiste

bdumoulin@lincorrect.org

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