C’est un lieu commun de dire que les démocraties, et la nôtre en particulier, sont en crise, en proie à des défis multiformes, aux prises à des contradictions qui ne le sont pas moins. Qui ne le voit ? Les politiciens et l’essaim des experts et des spécialistes se dépensent à imaginer et à proposer des programmes, des recettes, des techniques, des réformes supposés apporter réponse aux unes et aux autres, pour conjurer un chaos qu’ils ne font souvent qu’entretenir.
Ces débats sont ordinairement dominés par l’horizon apparemment indépassable du « pouvoir d’achat ». Quelques limites que l’on attribue à sa candidature, le mérite d’Éric Zemmour a été de forcer le déplacement des discours vers leur centre de gravité naturel. La vie politique est, certes, une affaire de pouvoir ; mais de pouvoir tout court. Non de celui qui incline chacun à la satisfaction individuelle de ses besoins économiques, fussent-ils légitimes ; non de celui qui permet à chaque politicien de tenter d’imposer aux autres le triomphe de ses appétits, de ses ambitions ou de ses idéologies ; mais de celui qui constitue, selon la formule de Vitoria, une « force ordonnatrice »de la société, mise en œuvre par une autorité capable, par sa détermination et son sens de la « chose publique », de procurer à cette société les meilleures conditions possibles de son bien matériel et spirituel.
Lire aussi : Jean-Frédéric Poisson : « La droite a manqué de considération pour la question sociale »
Ainsi recentrée, ce qu’Éric Zemmour a également souligné, la politique n’est pas tant une affaire de « projets » et de gestion sociale que de projection et de vision. La fameuse « certaine idée de la France » de de Gaulle, perdue depuis longtemps par une droite qui ne s’en souvient que comme d’une « formule »permettant d’assurer la publicité des bas produits de ses cuisines, est en quelque sorte l’expression de ce principe de finalité dont le même Vitoria soulignait l’efficacité universelle. C’est une idée principe de mouvement et d’orientation. Antonio Primo de Rivera – tant pis si ce nom est urticant pour les imbéciles – désignait son pays comme « une unité de destin dans l’universel ». Qui n’a pas cette vision pour le sien n’est assurément pas digne de le conduire.
Pour conduire la France, il faut l’aimer. Et s’il est vrai que nul ne peut aimer ce qu’il ignore, il faut bien qu’un gouvernant digne de ce nom ait une idée grandiose de ce pays, nourrie par son histoire. Du temps que les princes étaient éduqués pour l’être et que les « miroirs des princes » étaient mis entre leurs mains par des Maîtres, pour y contempler ce qu’ils devaient tendre à être, et non par des médias, pour s’y contempler eux-mêmes, l’histoire, « maîtresse de vie et de politique », selon le mot éternel de Bossuet, constituait le fondement même de tout gouvernement durable.
Thomas d’Aquin observe, dans le De regno, que si les sociétés politiques ont besoin de chefs dignes de ce nom, c’est parce qu’elles doivent être conduites au bien humain qui leur correspond. Chaque éducateur sait bien qu’il n’en est pas autrement des hommes eux-mêmes. Pour l’identifier, ce bien social, aux yeux du roi de Chypre, saint Thomas fait appel à toutes les ressources de la théologie, de la philosophie mais aussi de l’histoire. Celle-ci, pour chaque peuple, est le récit et la vie continués de son propre devenir, forgés et alimentés par sa culture, sa langue, ses sagesses et ses passions. Qui ne nourrit pas en lui l’importance de ce soubassement politique, peut-il prétendre apporter quoi que ce soit à son pays, pour le présent et l’avenir ? Le sens de la responsabilité politique va de pair avec celui de l’identité et de la continuité.
C’est ce qui distingue la politique d’aujourd’hui, celle du « vieux monde » qui ne connaît que chiffre et technique, et satisfaction de soi-même, de celle qui peut-être, avec ces jeunes, retrouvera le sens pleinement humain du « politique »
Le saint Docteur émet alors cette hypothèse, qui n’était en son temps qu’anecdotique, presqu’une boutade : si l’objet des sociétés était seulement de procurer la santé, dit-il, alors il leur suffirait d’être dirigées par des médecins ; et si cet objet était seulement de procurer aux hommes des richesses, il leur suffirait d’être gouvernés par des comptables.
La boutade n’en est plus une, et ce changement en dit long sur la profondeur du bouleversement anthropologique et sur l’ampleur de l’effondrement des normes régulatrices opérés depuis lors. Notre société est en effet, désormais, gouvernée par des médicastres de l’esprit et du corps et par des comptables, dont les pouvoirs et les abus de pouvoir respectifs sont relayés par des gens de plume qui ne peuvent d’ailleurs généralement s’honorer que des souples mouvements de celles qu’ils portent fièrement au postérieur, si sensibles au souffle de leurs vents dominants.
Pour de multiples raisons, ces éléments essentiels : le pouvoir, l’idée de la France, le sens authentique de l’histoire, le sens de la politique elle-même, tout cela a subi d’un coup les effets centrifuges dévastateurs du second tour des élections présidentielles, surveillé et encadré par les gardiens du temple, dans lequel il fallait que l’ordre ploutocratique fût à nouveau consacré.
Lire aussi : Défaite de Marine Le Pen : Les consolations
Il est possible que les soutiens eux-mêmes d’Éric Zemmour n’aient pas toujours mesuré les enjeux à bien des égards nouveaux de ses discours sur ce point, indépendamment de ses aspects particuliers, sur l’immigration ou d’autres thèmes, même majeurs. Ce qui est sûr, c’est qu’ils en ont eu au moins une intuition mobilisatrice, tout comme ses ennemis d’ailleurs, et cela est déjà encourageant. Plus encourageant encore est le fait que le message ait frappé un grand nombre de jeunes, qui ont compris la leçon de Pagnol : les flambeaux sont allumés dans l’obscurité pour ouvrir des routes, pas pour se faire des « joies de lampistes » à regarder son ombre vaciller sur les murs. C’est ce qui distingue la politique d’aujourd’hui, celle du « vieux monde » qui ne connaît que chiffre et technique, et satisfaction de soi-même, de celle qui peut-être, avec ces jeunes, retrouvera le sens pleinement humain du « politique ».
Puissent ceux qui ont allumé ces flambeaux poursuivre courageusement et intelligemment leur route, en dépit de la défaite subie, et ne pas abandonner à présent ceux dont ils ont été si utilement les éveilleurs.





