On ne compte plus les livres sur la crise de l’Éducation nationale. Certains cherchent à noyer le poisson, d’autres apportent au contraire un véritable éclairage.
Le rôle de l’idéologie « pédagogiste », l’intrusion de la logique économique, la trahison des hauts fonctionnaires, l’indifférence des politiques, le changement de public sont mis en avant. Étonnamment, les professeurs, principaux acteurs de l’école, ont échappé jusqu’à présent à la critique. Nos talentueux pourfendeurs du « pédagogisme » – souvent professeurs eux-mêmes ou entourés de gens du métier – épargnaient leurs collègues, immanquablement réputés « courageux » et victimes d’un système inique.
Le livre d’Anne-Sophie Nogaret vient combler cette lacune, non parce qu’il ciblerait uniquement la responsabilité des professeurs dans le naufrage de l’Éducation nationale, mais parce qu’il la situe et lui donne toute sa place dans le fonctionnement d’une idéologie qui touche tous les niveaux du « Titanic ». La radicalité du livre est de conjuguer la critique de l’idéologie et la critique des acteurs formés par elle, la reproduisant et la transmettant.
Lire aussi : L’école et le politiquement correct
Il fallait disposer d’une « double casquette » pour réaliser un tel tour de force : celle d’une enseignante du secondaire ayant exercé dans différents types d’établissements, celle d’une philosophe solidement armée pour décrire la cohérence de l’idéologie. Le livre fait honneur à la place perdue de l’enseignement de la philosophie dans le secondaire. Car pour la philosophie aujourd’hui, il ne s’agit plus, à la fin du cycle des études secondaires, de couronner réflexivement la transmission d’un savoir, mais bien de penser son échec. Le philosophe, intervenant au bout de la chaîne de l’enseignement, est le mieux placé pour cela. À condition d’avoir le courage et le talent nécessaires, ce qui est heureusement le cas de Mme Nogaret.
Cet essai intervient à un moment très important, où le rapport de force tel qu’il a été formulé dans le débat éducatif depuis quarante ans semble pouvoir s’inverser. On nous dit que grâce à M. Blanquer, les « républicains » pourraient enfin avoir leur revanche sur les « pédagogistes ». On se félicite dans les rangs des premiers, qui ne tarissent pas d’éloges sur un ministre devenu héros de leur cause. Il se pourrait que le livre de Mme Nogaret agisse comme une douche froide sur cet enthousiasme « républicain ».
Pour la philosophie aujourd’hui, il ne s’agit plus, à la fin du cycle des études secondaires, de couronner réflexivement la transmission d’un savoir, mais bien de penser son échec
Car il montre que le combat pour la refondation de l’école ne se gagnera pas seulement par une lutte au sommet entre hauts fonctionnaires « pédagogistes » et partisans de l’école républicaine. Ce sont en effet tous les acteurs de l’école qui sont devenus les zélateurs d’une idéologie beaucoup plus profonde que celle liée à la « méthode ». Le combat pour la refondation de l’école sera un combat contre la majorité de ses prétendus serviteurs : proviseurs, proviseurs adjoints, principaux, directeurs d’école, conseillers principaux d’éducation, mais aussi et surtout professeurs…
En réalité, la présentation du débat sur l’école, à travers l’opposition entre « pédagogistes » et « républicains », fait elle-même partie de l’idéologie et nous détourne du véritable problème. L’idéologie qui détruit l’Éducation nationale n’est pas seulement pédagogique. L’idéologie qui détruit l’école n’est qu’une déclinaison de celle qui détruit la nation.
Lire aussi : Nos ancêtres les migrants
Le livre d’Anne-Sophie Nogaret dévoile de manière redoutable la profondeur de l’adhésion des enseignants à cette idéologie : l’absolutisation de la « liberté » de l’individu contre l’autonomie de la personne, la religion de l’humanité contre le patriotisme, l’identité confondue avec l’égalité, le manichéisme opposant la victime au bourreau, etc.
En terminant la lecture de ce livre, accablés par la précision du diagnostic, mais revigorés par son intelligence, on se demande ce que seront sa réception et sa postérité. Est-il possible qu’une telle critique soit reçue à l’intérieur d’un système dont l’auteur nous montre qu’il est devenu soviétique ? Il s’agit d’un exercice de dissidence. Anne-Sophie Nogaret sera-t-elle le Soljenitsyne de l’Éducation nationale ?





