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L’Armagnac : la potion magique des Gascons

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Publié le

23 mars 2026

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Quand on pense à l’Armagnac, on pense au terroir, à l’authenticité, à l’accent chantant des Landes et du Gers. Que ce soient les sables fauves du Bas-Armagnac ou le terroir argilo-calcaire du Ténarèze, vous ne trouverez pas d’usines à spiritueux. Contrairement au Cognac et à ses grandes maisons internationales, l’Armagnac est une affaire de passionnés et de domaines familiaux. Ici on vit sur une terre éternelle, rien ne passe sauf les passants.
© Benjamin de Diesbach

Ah ! la belle époque où l’on s’étranglait pour un héritage. Dans les romans de Balzac, les familles se déchiraient chez le notaire. Certes il existe encore de belles bagarres, dont les familles Delon ou Hallyday nous gratifient. Certes on se massacre encore pour des cuillères en bois. Mais le concept d’héritage a du plomb dans l’aile. Sur le plan politique, il est dénoncé comme la source de toutes les inégalités.

D’ailleurs, à quoi servirait l’héritage dans l’avenir ? Pour les progressistes, l’individu est une création perpétuelle. Libre de toutes racines, l’être humain doit émerger ex nihilo et décider de sa nature. Femme-homme-papillon, le choix des options existentielles est vaste. Désormais nous vivons dans une géographie hors-sol, dans un monde démeublé où nous n’héritons plus de l’armoire normande.

Dans la famille de Fabrice Bastié, il n’y a pas plus de Normandie que d’armoire, mais un château en Gascogne. Situé à la charnière des Landes et du Gers, le château de Laballe fut acquis par son aïeul, Jean-Dominique Laudet. Persuadé qu’il n’y avait pas de mariage plus tempéré que séparé, l’illustre ancêtre quitta sa femme durant la Révolution française, pour faire fortune dans les îles. Il revint au bout de 20 ans, vendit moult épices ainsi que son navire. Avec l’argent, il acheta en 1820 la somptueuse propriété de Laballe qui possédait 700 hectares de vigne. Entrepreneur né, Jean-Dominique Laudet développa la production et le commerce de l’Armagnac. Depuis, la propriété est demeurée dans la famille.

Mais à 69 ans, Fabrice Bastié commence à envisager la retraite. Qui va donc hériter du château de Laballe, de ses vignes et de son Armagnac ? Certainement pas sa fille Eugénie, la très médiatique journaliste qui a choisi la trépidante vie parisienne. Eugénie Bastié. « C’est l’intello de la famille », dit son père, autant dire l’enfant prodige égaré chez les ignobles bobos, bouffeurs de quinoa et militants hystériques du vélo électrique. « Enfin, elle vend quand même quelques bouteilles d’Armagnac à ses collègues du Figaro », sans doute pour se faire pardonner : mea culpa, mea maxima culpa ! Au fin fond du Gers, Fabrice compte davantage sur sa seconde fille. Ingénieur agronome, elle suit aujourd’hui des études d’œnologie. « Je suis un petit producteur qui exerce son métier par passion », poursuit Fabrice Bastié. « Notre domaine se situe sur un terroir d’exception : les sables fauves. Ces sols sont chargés d’oxyde de fer qui offre une minéralité et une fraîcheur à nos Armagnacs. Ils donnent aussi une couleur spécifique entre le brun et l’orange. D’où l’appellation : sables fauves. »

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Avant de passer la main, Fabrice Bastié veut poursuivre son travail, en dépit des tracasseries administratives et des perspectives économiques moroses. « Je suis un Gascon, c’est une race à part de Français. Nous aimons la nature et la chasse. Nous sommes fiers et un peu flambards. Nous pensons que l’Armagnac est le meilleur spiritueux du monde. » Cette conviction demeure ancrée, aujourd’hui comme demain. Elle nourrit toutes les nostalgies et le souvenir des barriques disparues. « Lorsque j’ai hérité du domaine, mon oncle m’a cédé la moitié du stock. Il y avait des Armagnacs millésimés des années 60. Je regrette d’avoir vendu le 62. Il était exceptionnel. »

Au château de Laballe, on travaille dans le respect des traditions. Les eaux-de-vie ont en moyenne 25 ans d’âge. Le vieillissement en fûts permet de faire baisser naturellement le degré d’alcool. « Je commercialise mes bouteilles, lorsque l’Armagnac atteint 40 %. Quand le degré est trop élevé, il tue les arômes de fruits rouges et d’agrumes. »

Pour beaucoup de Gascons, produire de l’Armagnac est une affaire d’héritage. En 2011, Vincent Cornu a créé l’Encantada (l’Enchanteresse en gascon) avec quatre amis. Dans la ville de Vic-Fezensac (sud-ouest d’Eauze), ces passionnés d’eau-de-vie veulent protéger un savoir-faire, presque millénaire. Pour ce faire, ils sillonnent la région en quête d’élixirs oubliés. « Traditionnellement, le Gers est un département de polyculture », explique Vincent Cornu. « Les agriculteurs ont toujours un bout de vigne. Les années prospères, ils conservent quelques fûts d’Armagnac afin de se constituer un stock pour leurs retraites ou pour leurs héritiers. Nous leur proposons de les racheter. »

Les cinq amis travaillent avec vingt-cinq domaines différents, répartis dans le Bas-Armagnac et le Ténarèze (nom d’une voie romaine). « Que ce soient des Armagnac épicés, fruités ou boisés, nous indiquons toujours sur l’étiquette de la bouteille, le nom du terroir et du domaine », précise Vincent Cornu. « La traçabilité est pour nous essentielle. Nous indiquons aussi les années d’élevage, le cépage et le numéro de lot. Ces informations plaisent aux consommateurs particulièrement aux États-Unis. Les Américains apprécient la démarche artisanale, eux qui ne connaissent essentiellement que des whiskys et des bourbons industriels. »

À sa manière, l’Encantada lutte pour conserver l’héritage. À grands coups de lever de coude, elle veut enrôler une armée de patriotes. « Nous souffrons d’une image vieillotte. Les jeunes happés par l’exotisme, consomment des alcools bas de gamme, comme tous ces rhums dont on ne connaît pas la provenance. La loi Évin nous empêche de parler de notre savoir-faire, alors que nous devrions éduquer les jeunes à la dégustation. »

Préserver l’héritage est aussi la mission d’Antonin Béraut. Jeune commercial, il a rejoint en 2023 le domaine de Pellehaut situé dans le Ténarèze. Depuis trois siècles, les Béraut sont vignerons. En 1970, le grand-père d’Antonin achète le château de Pellehaut, situé à 180 mètres d’altitude sur les coteaux gascons. « Mon grand-père a toujours voulu conserver les paysages ancestraux. Ainsi, il a rapidement opté pour la polyculture. Sur le domaine, nous produisons de l’Armagnac, mais aussi des céréales qui nourrissent notre troupeau de blondes d’Aquitaine. Ces dernières fournissent un compost de premier choix pour les vignes. Maintenir les bosquets, les prairies et les bois permet de renforcer l’équilibre naturel. »

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Quand Antonin Béraut évoque les immenses surfaces de la Beauce, on ressent une hostilité mêlée de crainte. « L’agriculture intensive par le remembrement a détruit les paysages d’autrefois. » Antonin opte pour la démarche artisanale. Au domaine de Pellehaut, la famille Béraut distille dans un alambic datant des années 40. La chauffe s’effectue toujours au bois et l’Armagnac est élevé en barrique de chêne du Limousin et de Gascogne. Le domaine produit des Armagnacs d’assemblage mais aussi des bruts de fûts (un seul cépage, une seule année, un seul type de fût).

La défense du savoir-faire ne bâillonne pas l’innovation. Nul besoin d’avoir l’accent rocailleux pour réussir dans le Gers. La famille Westphal est alsacienne, elle dirige le château de Saint-Aubin à Réans (à l’ouest d’Eauze). « Historiquement, le Gers est une terre d’accueil. Beaucoup d’Alsaciens durant la Seconde Guerre mondiale ont trouvé refuge pour échapper à l’incorporation dans la Wehrmacht », explique Alexandre Westphal. « Mon père et mon oncle étaient distillateurs de fruits en Alsace. Passionnés par le métier, ils ont voulu appliquer leur savoir-faire à l’Armagnac. »

Depuis 2013, le château de Saint-Aubin associe tradition et technologie. L’alambic armagnacais est entièrement automatisé. Doté de capteurs et d’électrovannes, il permet de garantir une précision et une régularité à chaque distillation. Le précieux liquide est recueilli dans des tonneaux de chênes français. « Le choix de la barrique, c’est 50 % du travail » affirme Alexandre Westphal. « Nous travaillons avec la tonnellerie de l’Adour, située à 30 kilomètres du domaine. »

Tradition, innovation, défense du savoir-faire… Autant d’étendards pour préserver ce patrimoine millénaire. Mais il faut aussi compter avec un contexte mondial économique difficile et une voracité bureaucratique. Jérôme Lacave dirige avec sa sœur le domaine familial de Lartigue. « Pour faire baisser les charges et retrouver une rentabilité, nous avons dû vendre une partie de nos vignes. Nous avons supporté durant cinq ans la grêle, le givre, les canicules. Les producteurs d’Armagnac ont perdu la moitié de leur récolte. » Constat déprimant auquel il faut rajouter le délire bureaucratique français. Les producteurs sont soumis au contrôle tatillon des douanes. Toute erreur dans la déclaration d’inventaire est imputable au déclarant. Encore faut-il avoir un ordinateur et être à l’aise avec le numérique quand on est âgé de 80 ans ! Tout ceci sans compter les heures perdues à remplir des dossiers pour obtenir une aide de la PAC.

Jérôme Lacave vit en direct le suicide français. Une nation dotée d’un paysage exceptionnel, travailleuse et créatrice dont la malédiction réside dans l’idéologie mortifère bureaucratique. Que d’Artagnan remonte sur sa monture Rabastas et chasse cette classe parasitaire. Que la potion magique des Gascons nous libère enfin des pattes de l’État jacobin !


© Benjamin de Diesbach

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