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Laurence Trochu : « La porte d’entrée dans le conservatisme, c’est la nation »

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Publié le

10 décembre 2020

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Sens commun, mouvement associé aux Républicains, a mené une grande consultation sur le conservatisme. Sa présidente, Laurence Trochu, élue LR dans les Yvelines, en explique le sens à L’Incorrect.

Pourquoi avoir lancé une consultation sur le conservatisme ?

Cette idée est venue pendant le premier confinement. On parlait alors beaucoup du « monde d’après » et les consultations fleurissaient sur internet. Nous, qui avons toujours eu pour volonté de mettre le conservatisme à la portée de ceux qui sont peut-être conservateurs sans le savoir, nous sommes saisis de cet outil pour aller à la rencontre des Français. L’objectif était à la fois de savoir quelles étaient leurs attentes et de leur exposer ce qu’est le conservatisme de manière concrète. Dans la période que nous traversions, nous voulions leur dire, et je reprends volontairement le titre du livre de l’intellectuel britannique Roger Scruton, qu’il y avait « urgence à être conservateur ».

Mis à part Chateaubriand, existe-t-il réellement une tradition conservatrice en France ?

Le conservatisme est d’abord un état d’esprit. C’est une façon de voir l’homme et la société plutôt qu’une doctrine à proprement parler. Il y a dans le conservatisme une dimension protectrice, qui fait que le conservatisme répond à des besoins qui s’expriment quand on fait face à des menaces, comme actuellement. Avant même la crise sanitaire, il y avait déjà une crise de confiance. Il n’y a pas de politique possible sans relation de confiance, or c’est là un des fondamentaux du conservatisme. J’ai d’ailleurs été très étonnée de voir que parmi les thématiques sur lesquelles nous avons proposé aux Français de s’exprimer, celle qui a suscité le plus d’intérêt est celle qui portait sur les institutions. Cela nous oblige à nous interroger sur une réforme de celles-ci.

Il y a dans le conservatisme une dimension protectrice, qui fait que le conservatisme répond à des besoins qui s’expriment quand on fait face à des menaces, comme actuellement

Une autre thématique a-t-elle émergé ?

Oui, un autre mot est revenu fréquemment, celui de souveraineté. Pour dire qu’il nous faut préserver (ou retrouver) la souveraineté de notre nation, qu’il n’y a pas de souveraineté européenne, que l’Union européenne ne doit intervenir que pour faire ensemble ce que l’on ne peut faire seul, en application du principe de subsidiarité, qu’il doit y avoir une primauté du droit national sur le droit européen dérivé, et que, tant que les frontières européennes ne sont pas fiables, il y a nécessité de rétablir de véritables contrôles aux frontières nationales pour lutter contre l’immigration clandestine et le terrorisme islamique.

Vous avez défini le conservatisme comme « l’alliance entre l’audace et la volonté de préserver ». Que reste-t-il à préserver ?

La nation. La porte d’entrée dans le conservatisme, c’est la nation. Or elle est menacée par le progressisme qu’incarne parfaitement Emmanuel Macron. Un progressisme qui conteste voire réfute l’existence même de la nation, qui nie sa géographie, notamment ses frontières, qui nie son histoire, puisque, apparemment, la culture française n’existe pas, et qui nie la notion d’héritage, nous forçant ainsi à vivre dans une « société liquide », comme le rappelle Frédéric Rouvillois. L’essence du progressisme, c’est de liquider la nation, et le conservatisme répond à cela en déployant l’instinct de conservation. Ce qui nous lie, c’est ce que nous avons en commun, et la nation est l’échelle à laquelle nous pouvons vivre ce commun dans la Cité.

L’écueil du conservatisme n’est-il pas l’immobilisme ?

On oppose frontalement le progressisme au conservatisme. Or le conservateur n’est pas le réactionnaire. Le réactionnaire pense que c’était mieux avant. Le progressiste pense, lui, que, quel que soit le changement, ce sera forcément mieux après. Le progressiste n’assume aucune limite, ni celles du temps, ni celles de l’espace, ce qui fait de lui un homme déraciné, un homme qui ne se reconnaît pas héritier d’une histoire, d’une culture, d’une civilisation, et qui ne se reconnaît pas dans un territoire donné. Le conservateur, c’est celui, qui, à la croisée de ces deux chemins, assume d’être de quelque part, comme l’analyse l’essayiste britannique David Goodhart. En conséquence, il sait recevoir du passé. Il ne veut pas conserver pour conserver, par peur du changement, mais parce qu’il veut que le changement soit synonyme d’amélioration.

N’est-ce pas là davantage la définition de la tradition, plutôt que du conservatisme ?

La tradition est quelque chose de vivant, puisqu’elle renvoie à la transmission. Il y a une dimension traditionnelle dans le conservatisme au sens où le conservateur n’est pas celui qui liquide les traditions, mais celui qui les intègre. Le conservateur pense que c’est pour actualiser le passé que nous l’avons reçu. C’est donc en sachant qui nous sommes, d’où nous venons, sur quoi nous nous appuyons, que nous affirmons que nous ne sommes pas « Macron-compatibles ». Notre vision de l’homme et de la société n’est pas « Macron-compatible », parce que celle d’Emmanuel Macron, post-nationale, multiculturaliste, et transhumaniste, refuse la notion de limites : la limite en tant que frontière et la limite en tant que questionnement de ce qui est techniquement faisable mais pas forcément éthiquement acceptable.

Lire aussi : Emmanuel Macron, un saint-simonien du XXIe siècle

Le grand défi d’aujourd’hui va être de faire comprendre, et le regard conservateur le permet, que la limite n’est pas là pour mettre un frein à la liberté, mais pour la protéger. C’est pour cela que nous présentons le conservatisme comme le cœur de la droite. Le cœur au sens de centre de de la droite, mais aussi comme cœur charnel. C’est-à-dire ce qui permet à la droite de rencontrer les aspirations des Français.

Une question va se poser : qui pourrait-être le meilleur candidat conservateur pour 2022 ?

Avant d’être dans la démarche du qui, nous sommes dans celle du quoi. À Sens commun, nous avons toujours considéré que le rassemblement était une conséquence et non pas la finalité de l’action politique. La question de l’incarnation va finir, bien sûr, par se poser, parce que, dans le principe de l’élection présidentielle au suffrage universel direct, il y a la rencontre d’un homme et d’un projet, autrement dit, du qui et du quoi. Mais nous n’en sommes pas encore là, et nous, nous sommes là pour rappeler que la droite ne pourra pas faire à nouveau faire battre le cœur de la France si elle ne sait pas elle-même qui elle est, voire pire : si elle renie ce qu’elle est. Nous n’avons pas la prétention de dire que la droite n’est que conservatrice – ce n’est pas l’Histoire de la droite française – mais si elle oublie ce qui est à même d’inspirer un projet politique et de lui donner du souffle, alors elle sera réduite à égrener une liste de mesures à la Prévert qui n’auront aucune cohérence.

La droite ne pourra pas faire à nouveau faire battre le cœur de la France si elle ne sait pas elle-même qui elle est, voire pire : si elle renie ce qu’elle est

Un des grands apports du conservatisme, c’est justement de proposer un regard à la fois cohérent, équilibré et généreux, qui permette de stabiliser un projet politique. Et même nos détracteurs les plus virulents nous reconnaissent stabilité dans le temps et constance dans nos propositions. Penser, dire et faire : voilà les étapes par lesquelles ce que j’appelle « la droite de conviction et de civilisation » réconciliera les Français avec la politique. Notre rôle est de conserver l’essentiel : ce qui donne du prix et de la beauté à l’existence, de la grandeur à la construction commune, des points de repère et des directions pour avancer.

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