À la lecture de votre essai se fait jour une forme de dépit amoureux tant vous décrivez un sport différent de celui qui était joué durant notre enfance.
Ça y ressemble de plus en plus. Mais impossible de rompre définitivement pour autant, la passion étant trop forte ! Dans ce livre, j’ai voulu raconter un glissement : montrer comment, au fil des décennies, le football est passé de jeu à sport, puis de sport à business, avant de devenir un divertissement planétaire. De cette évolution découle une course effrénée, une surenchère de muscles saillants, de buts invraisemblables, d’argent éclaboussant un milieu dans des proportions encore jamais atteintes. Jadis, Kopa, Platini, Tigana, Rocheteau, Touré, Papin et Cantona étaient entourés d’une certaine aura. Leur football était érotique et léger. Cette vision n’existe plus. S’y est substituée une conception pornographique du football où tout doit être forcément efficace, grandiose et divertissant. Comme si l’on pouvait promettre une jouissance constante et répétée.
Vous êtes aussi l’auteur d’un très français Éloge de la Défaite. Cela vous déplaît-il que le football soit désormais le sport par excellence des winners de la mondialisation ?
On affuble le foot d’une dimension victorieuse obligatoire, comme si la défaite, jadis envisagée comme une possibilité, était devenue une honte absolue. Cela dépasse d’ailleurs largement le cadre du football et du sport. Le rejet absolu de l’échec se mesure partout: dans l’espace de nos vies amoureuses, au travail, dans notre obsession de l’efficacité et du résultat. Si bien qu’une nouvelle société se dessine : celle des winners absolus d’une part, celle de ceux qui perdent de l’autre. Et l’on comprend alors à quel point ce qui n’était que du football au départ se transforme en question politique.
Le sport de haut niveau est devenu tellement exigeant physiquement qu’il ne peut plus être pratiqué que par des athlètes hyper-malléables
Vous décrivez avec une grande justesse le changement du corps du footballeur, naguère poilu et moustachu, proche de monsieur tout le monde. Il possède aujourd’hui les attributs du cyborg : pourquoi la virilité s’est-elle ramenée, au XXIe siècle, au stade puéril ?
Prenez ce joueur absolument fascinant, l’attaquant norvégien Erling Braut Haaland. Avec Mbappé, ce dernier, beau bébé d’1 mètre 94, est unanimement reconnu comme l’attaquant le plus en vue de sa génération. Les buts qu’il marque sont incroyables ! Ils allient puissance et équilibre, vitesse et technique. Haaland, cheveux blonds, regard d’ange, physique d’acier, célèbre ses buts en reproduisant des postures de yoga. Il est l’expression la plus aboutie du football actuel : un joueur parfait, moralement et physiquement. Si parfait que l’on croirait voir jouer un robot. Tout cela nous interroge : comment est-on passé du fantasque George Best et ses fameux penchants pour le dribble, le stupre et le whisky à Halaand ? S’agirait-il du goût de l’époque, d’un rejet des codes virils d’hier ? Peut-être. Mais il y a autre chose. Le sport de haut niveau est devenu tellement exigeant physiquement qu’il ne peut plus être pratiqué que par des athlètes hyper-malléables. Il impose un rajeunissement général. Une discipline d’ascète. Ça touche le foot où la jeunesse a pris le pouvoir comme le tennis ou encore la F1.
Pensez-vous que les paris en ligne, comme vous le dites dans votre ouvrage, ont une vraie influence sur le foot moderne ?
Sans aucun doute possible. Il n’y a qu’à regarder un match à la télévision pour s’en assurer. Avant chaque match, pendant chaque coupure pub, des spots pour des sites de paris en ligne. Le milieu du foot doit sa survie à cette manne. Même au stade, l’empreinte des sites de paris est perceptible : elle s’affiche autour du terrain et jusque sur les maillots des clubs. En Angleterre, où on a laissé faire sans entrave, cela concerne désormais des clubs de premier ordre comme des seconds couteaux. Au fond, on pourrait se demander si tout cela est vraiment grave. Mais doit-on vraiment ajouter encore un peu plus d’euros, de livres sterling ou de dollars, dans ce monde déjà noyé de devises ? Le monde du pari sportif a connu deux époques bien distinctes matérialisées sous la forme d’un avant et d’un après : hier, le Loto Foot s’envisageait sur de petites feuilles volantes que l’on trouvait au tabac du coin. Après moults réflexions et débats animés, on cochait un V pour victoire, un D pour défaite ou un N pour match nul. Tout cela se voulait bon enfant puisque l’on partageait souvent les paris et la perspective des gains avec les copains. Progrès technologique aidant, la pratique est devenue de plus en plus solitaire. Désormais, c’est seul, devant l’écran bleu de son smartphone, que l’on parie. Dans une immédiateté nerveuse qui confine parfois à l’ébullition sinon à la tension sexuelle !
Les jeunes spectateurs ont-ils toujours la patience de regarder un match de 90 minutes ?
C’est la grande interrogation du moment ! Moins qu’avant, c’est un fait. De manière générale, jeune ou pas, notre capacité d’attention a baissé. La culture populaire nous a habitués à des formats plus courts, plus ramassés. Ça prend la forme de livres de 250 pages plutôt que 400. Des chansons de trois minutes chrono à la radio. D’épisodes de 30 minutes pour les séries. On condense. On découpe. On scénarise. Alors on s’occupe autrement, on commente l’action en cours sur les réseaux sociaux, on tente de voir deux matchs à la fois. Tout cela dénote une certaine volonté orgiaque à l’heure du FOMO (« fear of missing out »). Une envie de tout consommer et de ne rien rater.
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La Coupe du Monde au Qatar. Il semblerait que Dubaï soit la véritable capitale du football mondial, comme si le sport s’éloignait toujours plus. Qu’en pensez-vous ?
Le foot change indubitablement. Pékin, Jeddah, Saint-Pétersbourg, Dubaï sont devenues de nouvelles places fortes. On peut le déplorer. Et il y a d’ailleurs largement de quoi s’inquiéter de leur influence sur le jeu et ses à-côtés. Mais l’observateur avisé sait également que l’histoire du football est faite de ces bouleversements géopolitiques, de ces luttes d’influences qui font parfois naître une tension intéressante entre football des clochers et football de l’ailleurs. Nous parlons ici d’un sport inventé par les gentlemen de la bonne société anglaise, qui s’est ensuite exporté dans toute l’Europe, a vu ses codes changer avec la ferveur italienne et espagnole avant de franchir les océans. Olivier Guez le raconte parfaitement dans ses livres : le Brésil et l’Argentine ont permis au football de passer un cap. Ils ont rendu ce sport populaire et fascinant, en ont fait une affaire de vie ou de mort. On aurait eu tort de se passer de leur apport. Qu’en feront les Chinois, les Qatariens et Saoudiens ? Eux-mêmes hésitent entre une perspective vulgaire et une volonté de raffinement.
Quelle place pour le supportérisme authentique dans ce football désincarné ?
Certainement celle d’enclave ou plus exactement de petit village gaulois qui résiste en attendant de pouvoir fédérer d’autres villages organisés sur le même modèle. Les alternatives aux superpuissances que sont devenus le PSG, le Real, le Bayern, Manchester City et bientôt Newcastle (récemment passé sous pavillon saoudien) existent ! En France, c’est le Red Star. En Allemagne : l’Union Berlin, le Dynamo Dresde et Sankt Pauli. En Italie ? Livourne. Et en Angleterre, Sunderland ou encore le FC United. Autant de clubs dont le modèle repose sur l’idée de contre-pouvoir et parfois, encore, sur les fondements d’une pensée anticapitaliste et marxiste. Mais on doit reconnaître que tout cela semble largement minoritaire en comparaison de la puissance financière et symbolique des Goliaths nés de la double logique du culte de l’image et de celui de l’argent. Reste au supporter un autre pouvoir : celui d’imposer sa vision. Le projet de SuperLigue a été abandonné sous la pression de fans du monde entier qui ne voulaient pas d’une compétition uniquement réservée aux clubs les plus riches. Soyons optimistes : à travers toute l’Europe, d’Amsterdam à Dortmund, de Bergame à Rennes, s’impose un modèle reposant sur la formation et le beau jeu. Celui-ci redonne justement toute sa place au supporter.

L’Aube, 152p, 16€





