L’histoire des idées tourne parfois à vide. Si le culte progressiste et la technique reine n’apparaissent plus depuis longtemps comme les uniques paradigmes possibles, l’espoir de revenir en arrière, de penser à rebours, d’embrasser un legs philosophique qui ne soit pas irrémédiablement entaché par les antiennes du modernisme, peut sembler candide. Un rêve d’idéaliste, de romantique völkisch, qu’on a souvent cantonné aux errances de la gnose ou à des interprétations erronées du guénonisme et de tout un fatras occultiste tout à fait soluble dans l’ère moderne, affamée qu’elle est de colifichets et de symbolisme.
Car enfin, et c’est sans doute le point crucial que défend Michel Michel, sociologue notoire et penseur au carré, dans cet impressionnant essai : le modernisme et la Tradition sont parfaitement entrelacés, aussi indétachables l’un de l’autre que les serpents du caducée, aussi soudés que les hélices duelles d’un brin d’ADN. Et leur point médian, leur axe de symétrie, serait précisément ce christianisme qui a fondé d’une part l’histoire moderne, et de l’autre repoussé dans les ténèbres de la primo-histoire tout un appareil métaphysique désormais honni pour ses rapports privilégiés avec un réel encore non permuté par la cognition chrétienne.
Le modernisme et la tradition sont parfaitement entrelacés, aussi indétachables l’un de l’autre que des serpents de caducée, aussi soudés que les hélices duelles d’un brin d’ADN
Aujourd’hui, nous dit Michel Michel, alors que les mâchoires de la technique se referment sur la réalité, il est temps d’interroger la façon dont le christianisme a accompagné ce meurtre de la Tradition, tout en s’arrangeant pour en conserver les fétiches les plus voyants et assurer sa pérennité à travers l’histoire. Rien d’anti-chrétien pourtant chez l’écrivain qui demeure un catholique convaincu ; simplement la nécessité d’être, justement, un chrétien radical, c’est-à-dire un chrétien qui reconnaît, suivant l’aphorisme célèbre de Chesterton, de quelle façon le christianisme et notamment sa métastase moderne ont œuvré pour cacher tout un pan du réel, pour le soustraire aux yeux de l’intellect, et pour évacuer de lui-même ce qui le rendait pourtant universel : son recours à un pharmacos à la fois naturel et surnaturel, la personne du Christ lui-même.
Comme le dit Michel, le « christianisme a eu deux fonctions dans l’histoire, celle de religion de salut et celle d’idéologie corruptrice de la société », l’une étant portée par l’Église et l’autre par les hérésies qu’elle nourrit en son sein. Michel nous rappelle que l’Église recèle en elle-même son propre scandale, que les évangiles sont un chemin de douleur qui a probablement conduit le monde dans l’état où nous le trouvons actuellement : vérolé, gangréné par le mal, menacé d’évanouissement même dans la grande cataracte des technologies numériques.
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L’Église a porté en elle le Capital, puis le culte scientiste, puis l’économie, comme autant de poussées de fièvre, de masses cancéreuses qu’elle s’empresse ensuite de saborder pour en ressortir à la fois affaiblie et victorieuse. C’est le miracle divin, cette manière pour Dieu de « se jouer des lois du monde », de produire le Vrai par l’inversion. Michel pousse son argumentaire très loin et brasse une fabuleuse bibliographie, depuis les pères de l’Église jusqu’aux mystiques, en passant par de nombreuses références mythologiques qui donnent à son essai la carrure d’une véritable somme syncrétique. Il place de plus la tradition chrétienne dans un contexte historiologique, et souligne à quel point elle y occupe in fine une place de contre-tradition, invoquant notamment les Noces de Cana, qui font du christianisme la première religion authentiquement anachronique.
Il nuance par-là considérablement les clichés de l’apolégétique moderne qui font du christianisme le révélateur d’un temps ouvert contre le temps cyclique des païens. Car une religion fondée sur des prophéties et sur des miracles, qui s’est formalisée sur le surnaturel pour ensuite embrasser pleinement le cours de l’histoire qu’elle a contribué à créer, ne peut en effet être de son temps : c’est peut-être là la thèse la plus audacieuse de ce Recours à la Tradition, et qui aurait peut-être mérité un développement plus ample. Reste néanmoins une belle tentative de penser le christianisme par son aporie : une pensée presque alchimique, qui réfute l’habituelle épistémologie et son fatras d’interprétations symbolistes, pour s’adonner à une pure méditation à l’aune de la Tradition. Il en ressort toujours que le christianisme demeure le miracle noir de notre contemporanéité.

L’Harmattan-Théoria, 282 p., 29€





