Aujourd’hui je chanterai le torchon. Le torchon classique, à rayures rouges ou bleues, dont la simplicité familière et la toile rêche procurent à l’œil puis à la main une satisfaction immédiate avant même qu’on l’ait empoigné pour essuyer la vaisselle, saisir les anses de la cocotte ou tirer la lèchefrite hors du four. Ouvrir le placard où sont serrés les torchons bien pliés est déjà une joie. En éprouver la propreté et la siccité du bout des doigts est déjà un bonheur. On peut bien sûr attraper le premier venu mais pourquoi ne pas choisir celui dont la texture paraît adaptée à la chaleur du plat – ceux en coton épais gaufré ! – celui dont on sait qu’il absorbe à merveille les gouttes, celui qui a toujours permis de reposer avec un sourire satisfait la poêle bien récurée? Peu s’en faut qu’on ne mesure la valeur d’une maison à l’antiquité et à l’abondance de ses torchons, gages d’une prospérité ancienne et bien pensée.
Je chanterai aussi le torchon fantaisie, moins robuste, coloré, imprimé, orné, brodé, souvenir de vacances, cadeau incongru, où les Australian Wild-flowers côtoient d’improbables chouettes péruviennes stylisées, torchons aux prétentions sans malice qu’on saisit avec un tendre agacement puisqu’ils portent en eux le souvenir de ceux qui jugèrent bon de les rapporter ou de les offrir. Je chanterai même les essuie-mains en léger tissu-éponge (pourvu qu’ils ne soient pas surchargés de broderies rugueuses), même si leur spécialisation les transforme en quelque chose d’un peu vain et fragile, comme si on ne pouvait pas s’essuyer avec un torchon franc et rectangulaire, au bon ourlet bien renflé.
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Je chanterai les torchons de fortune, serviettes damassées qui se retrouvent à éponger la sauce qui vient de se répandre ou chiffons à poussière – souvent élimés torchons déchus – brusquement promus à la dignité d’auxiliaire de cuisine. Quel essuie-tout en papier absorbant molletonné vous procurera jamais le même contentement ? Aucune camaraderie ne peut vous lier au pâton détrempé qui part en bouillie sous vos doigts. Alors que le torchon, souillé, graisseux, crasseux, demeure !
Je chanterai la longanimité docile du torchon, la plasticité fonctionnelle du torchon, la flexibilité ergonomique du torchon, l’universalité pratique du torchon. Je chanterai le torchon qui protège le pain, celui qui a permis d’estourbir cette guêpe sur la table du petit-déjeuner, celui qu’on a posé sur la tête du benjamin en lui disant qu’il était désormais un des bergers de la crèche, celui qui a donné à l’argenterie le lustre souhaitable. Je chanterai le torchon qu’on étend sur la marinade, confiant au voile tout le soin de la préparation, et celui dans lequel on roule le filet mignon pour qu’il sèche. Le torchon, modeste, populaire, débrouillard, résistant, maniable, souple et capable de tout, depuis les plus humbles offices jusqu’aux transmutations les plus remarquables, est de droite.





