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Entreprenariat, école, tissu social, patrimoine : et si le ré-enracinement passait par la « cellule de base de la société » ? Nous sommes allés enquêter chez ceux qui font quelque chose.
Au fond, Villers-sur-mer (Calvados) est une maquette parfaite de la France de 2017. La commune est coupée en deux : sur la côte, des habitants fortunés, présents deux mois par an, qui ignorent tout de ce qui se passe deux kilomètres plus haut. Dans l’arrière-pays, à cinq minutes du panneau de sortie d’agglomération, des petits exploitants agricoles, des artisans, qui se tuent à la tâche pour survivre. Deux populations totalement déconnectées l’une de l’autre.
Nous sommes à deux heures et demie de route de Paris. Un pays splendide, à qui sa terre grasse née des alluvions millénaires de la Seine assure une fertilité miraculeuse, juste à portée de la côte. Des prés à l’herbe dense et d’un vert éclatant alternent avec des vergers, séparés par de courtes haies. Les maisons traditionnelles à colombages et aux toits extrêmement inclinés occupent les rares plateaux d’un relief très découpé.

Dans la ville, au bord de la Manche, on est frappé par la propreté impeccable des espaces privés et publics. L’herbe est tondue ras sur les ronds-points, les poubelles alignées, pas un papier à terre ; mais pas d’habitant en vue non plus. À la sortie vers le sud, en direction de la campagne, la route suit une élégante courbe et l’altitude s’élève rapidement. Les maisons deviennent rares, et leurs numéros désormais déterminés selon le nombre de kilomètres parcourus depuis la dernière maison. C’est dans cette sorte de désert opulent qu’une famille a choisi de se réenraciner.
Louis a une formation d’ingénieur, spécialisé dans la sûreté nucléaire. Soëzic, elle, un diplôme d’infirmière. A priori rien ne les destinait à cette vie de gentleman-farmer. D’ailleurs, après leur mariage en 2004 ils s’installent en Hollande où lui est employé pour un groupe industriel. Mais trois ans plus tard, le constat est amer : une certaine réussite professionnelle exige de faire passer la famille en seconde position. Le couple se décide à rentrer en France, et le choix du lieu s’impose naturellement : « On a repris une maison qui appartenait à mes beaux-parents », explique Louis. Il s’agit « de l’étable d’une grande ferme qui a été exploitée par le grand-père de mon épouse ».
Elle est toute en longueur, et d’une structure à colombages. Les matériaux utilisés sont des plus traditionnels : le sol en tomettes, le bois omniprésent. Dehors, l’agencement est celui d’une ferme normande typique ; les bâtiments alentours sont éparpillés dans un rayon de plusieurs dizaines de mètres. Entre eux, plusieurs potagers, et un enclos pour accueillir des animaux de ferme.

L’accomplissement de soi
Le quotidien de la famille est assuré : une demeure de qualité, une alimentation saine, et une stabilité financière grâce à l’entreprise de rénovation créée par Louis, qui comptait dès sa création pour moitié de salariés en insertion sociale. Demeure la question incontournable, celle de l’éducation : le seul établissement primaire de la commune est public, et son enseignement très loin des exigences de la famille. Faute de trouver mieux, c’est donc l’école à la maison. Puis une amie de la famille demande qu’on prenne les siens en charge. Les limites légales sont atteintes : il faut créer une structure.
Les parents se rapprochent de la Fondation pour l’école qui va leur fournir l’aide administrative et le coup de pouce nécessaires pour se lancer. Les dispositions administratives sont extrêmement simples : un inspecteur d’académie vient vérifier s’il n’y a pas de problème de mœurs et de sécurité, et le maire donne son accord. Le ministère étant débordé sous le nombre – environ une petite centaine d’écoles hors-contrat ouvertes par an – l’école n’est pas harcelée par les inspections. Les relations avec la mairie ont été parfois compliquées, mais la perspective d’une alternative éducative dans la commune à zéro frais pour la mairie est malicieusement mise en valeur par le couple.

Le programme est cohérent avec la démarche de la famille : le matin les cours sont dispensés par un professeur salarié de l’association, qui met un fort accent sur les fondamentaux ; l’après-midi, des activités en lien avec la vie sont organisées. La vie, c’est la culture, avec la visite de sites de la région ; c’est aussi la nature, avec la découverte des animaux et des plantes ; mais c’est aussi et surtout la découverte de soi et le développement des divers talents des enfants.

L’accomplissement de soi est au cœur du projet éducatif : les enfants accueillis sont nombreux à être considérés comme inadaptés au système scolaire, notamment parce que « surdoués ». La place de l’enseignement religieux ? « Un enfant qui n’est pas pratiquant, ou pas catholique (un enfant musulman y est scolarisé) sortira de cette école avec une vraie base culturelle chrétienne ». L’unique condition pour intégrer l’école étant une coordination totale entre les parents et l’équipe éducative, pour éviter toute « dissonance cognitive » chez l’enfant.
L’argent dépensé localement revient localement
Quid de l’adaptation de ces enfants dans le système classique, notamment à l’entrée au collège ? « Il y a un risque et on le prend. On prend le risque de leur offrir des années adaptées à eux. Ils ne sont pas coupés du monde. Les enfants ont une plasticité qui leur permet de trouver le bien et de se fondre dans un groupe. Ici, ils ne subissent pas la pression des marques, de la consommation, des téléphones ». L’école compte aujourd’hui treize élèves, qui y coulent des jours heureux. L’école peut en accueillir jusqu’à trente, au-delà de quoi la prise en charge réelle de l’enfant devient impossible selon les parents.
Le couple vit la fameuse écologie intégrale. Abandonné l’esprit de profit, et orienté par la générosité désintéressée, le tissu social se reconstruit doucement
Louis se dit « très investi dans la normanditude ». Derrière ce mot se cache l’envie de redécouvrir cette identité et de la partager. Il organise des conférences-surprises à Caen avec le Cercle Guillaume et Mathilde (du nom du duc conquérant et de son épouse) et dirige une télé associative, TV Normandie Channel, où l’on cause histoire, culture, géographie et politique. L’activité ne rapporte rien mais crée des liens. Louis conseille aussi discrètement plusieurs figures politiques locales et s’est investi dans la Manif pour Tous.
En réalité, le couple vit la fameuse écologie intégrale. Abandonné l’esprit de profit, et orienté par la générosité désintéressée, le tissu social se reconstruit doucement. Par exemple, le voisin fermier a besoin d’un coup de main pour déplacer un ballot de paille. Trois jours après, il confie à Louis du travail pour son entreprise. L’achat de produits locaux à peine plus chers qu’en grande surface est contrebalancé par la consommation de fruits et légumes du jardin. L’achat de produits en circuit court ne se fait pas d’abord par idéologie : « On le fait par amitié. On connaît les gens qui produisent, on a envie de les aider, et on le fait en achetant leurs produits. Et puis le circuit court a une vertu, c’est que l’argent dépensé localement revient localement. ».

Et peu à peu, la vision et la volonté d’un couple recréent un patrimoine qu’on croyait perdu. Et ici le mot patrimoine ne désigne pas seulement le matériel mais surtout un mode de vie. Les gestes, les propos, les habitudes de consommation et de gestion de la maison ressemblent aux usages ancestraux. Des habitudes anciennes qui créaient un ordre au service de l’homme. Les relations humaines basées sur l’entraide, la courtoisie, la transmission, redeviennent la norme.
Cet endroit témoigne que ce qui ne coûte rien est parfois le plus précieux. Et qu’un ré-enracinement ne nécessite pas un isolement vis-à-vis du monde. Simplement s’intéresser plus à son voisin qu’au voisin de son voisin.
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