L’édito de Romaric Sangars : le trouble et l’ordre

© Gaumont Distribution

Les êtres ont été débranchés de leurs destins, et au fur et à mesure que les enseignes multiplient leurs leurs, le courant se raréfie dans les veines.

 

L’ ordre est l’écrin du trouble », voilà ce que je me disais devant le beau film d’Hélène Fillières avec laquelle nous avons eu le plaisir de nous entretenir ce mois-ci. J’ai avant tout cherché l’ivresse, un degré quelconque de l’extase, une subversion intérieure aux effets propulsifs, et il me semble que l’attitude consistant à se contenter de l’existence telle qu’elle est matériellement donnée justifierait presque qu’on en soit privé. En conséquence, l’ordre qui serait une perpétuation mécanique d’un quotidien sans perspective m’a toujours paru abominable, pour autant, l’ivresse comme simple échappatoire se mue vite en abrutissement. Le problème est donc de parvenir à élaborer l’ivresse, ou à faire de l’ordre une mise à feu. Tout autre programme se résume à gérer les cadavres. Or, ce type d’ordre, ce genre d’ivresse, s’appelle liturgie. Et le film d’Hélène Fillières expose clairement comment l’ordre devient liturgie quand il est la condition d’une trajectoire, quand il érige un idéal, celui-ci serait-il résumé au drapeau hissé au sommet d’un mât. Geste simple, sobre, structurant tout un monde. Mais le film montre également comment, une fois instituée cette liturgie, une fois ordonné le brouhaha du quotidien, le trouble, s’il survient, s’accentue. Ainsi les trois gouttes de sang sur la neige qui fascinent Perceval: le désir s’accroît du contraste. En somme, l’ordre permet le contraste, et le contraste la détonation.

 

Lire aussi : Entretien avec Hélène Fillières

 

Cette évidence dynamique est niée par les simplets qui croient que le risque, l’énergie, la subversion, auraient trait avec une simple régression tapageuse, comme on l’a encore vu lors des parodies de révoltes dans les facs en avril dernier, où des étudiants débilités par cinquante ans de déchéance scolaire, squattent, se font dessus, étalent leurs déjections sur les murs, et s’imaginent bâtir l’utopie. Non, l’énergie, le désir, cela implique une mise sous tension intérieure, et donc une discipline, une ligne, une dévotion. Cela implique de s’affranchir des compulsions immédiates. Alors peut se creuser le vrai trouble, non pas le désir comme une démangeaison permanente soulagée par des frictions de surface, mais un chemin de feu qui bouleverse. C’est le portrait d’une jeunesse exigeante, assoiffée, rendue à son instinct et à sa noblesse, que dresse Hélène Fillières, à rebours de tous les clichés jeunistes, une jeunesse retrouvant son vrai voltage. C’est que les êtres ont été débranchés de leurs destins, et qu’au fur et à mesure que les enseignes multipliaient leurs lueurs, le courant se raréfiait dans les veines.

Lénine disait, en vue de définir son utopie : « Le communisme, c’est les Soviets plus l’électricité ». L’utopie n’a aucun d’intérêt, pas plus que les mirages, mais en revanche, essentielle est  la méthode, la voie. Et la voie royale, nous pourrions la définir de la sorte :c’est l’électricité moins les Soviets. Juste l’ électricité.

P.-S.: Je n’ai attaqué personne nommément ce mois-ci – du moins dans cette rubrique – les lecteurs m’excuseront, la vue de l’uniforme m’attendrit.  

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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