En cette campagne morose, la vigueur retrouvée des corps intermédiaires a de quoi surprendre. Et la chose était loin d’être évidente, eux que l’on pensait politiquement mis à mort par les Gilets jaunes et ce qu’ils impliquaient, à savoir un refus par principe de toute représentation par crainte d’une captation puis d’un détournement. Pourtant, en cette campagne présidentielle, ils se distinguent positivement et participent à faire vivre le débat sérieusement.
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Ainsi, début février, le syndicat Alliance Police nationale dirigé par Fabien Vanhmelryck organisait un grand oral sur le thème de la sécurité, initiative qui en a inspiré de nombreuses autres. Sur les questions économiques, le Mouvement des entreprises de France (Medef) et la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) ont auditionné les candidats, tout comme la Mutualité française leur a permis de présenter leur programme santé et protection sociale début mars. Le collectif Territoires unis (qui rassemble l’Association des maires de France (AMF), l’Assemblée des départements de France (ADF) et les Régions de France) les a interrogés à propos des libertés locales. Enfin, en ce qui concerne la ruralité, ce sont la Fédération nationale des chasseurs réunie en congrès national puis la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) qui ont été récemment à l’initiative. On regrettera l’absence de la question sociale en tant que telle (qui aurait pu être portée par une intersyndicale), si ce n’est une réunion organisée par l’ONG One, dirigée en France par Najat Vallaud-Belkacem et qui n’a pas jugé bon d’inviter Marine Le Pen et Éric Zemmour.
La gauche contre le pays réel
Ce qui interpelle, outre les annulations maladroites de certains candidats au dernier moment, c’est une gauche qui ne daigne pas répondre aux sollicitations. Ainsi, tous les candidats de gauche (Hidalgo, Roussel, Jadot et Taubira) ont décliné l’invitation du syndicat Alliance police, alors que Jean-Luc Mélenchon n’a pas été convié parce que promouvant la « haine anti-flics ». « Ceci n’est pas un Congrès syndical. C’est un meeting d’extrême droite indigne d’une police républicaine », a-t-il réagi sur Twitter. Le patron de la chasse française Willy Schraen déclarait lui à l’ouverture du congrès que « deux des principaux candidats n’ont pas été invités […] Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot ». Et de se justifier comme suit : « Je refuse qu’on abîme la chasse et ses millions de pratiquants sous de fausses raisons, qu’elles soient électoralistes voire simplement démagogiques, en omettant soigneusement d’aller rencontrer les principaux intéressés avant de demander la fin de la chasse dans les médias ». Hidalgo n’a quant à elle pas répondu à l’invitation. Les mêmes Mélenchon, Hidalgo et Jadot ont encore fait l’impasse sur le grand raout organisé par la FNSEA, ce qui leur a valu d’être copieusement hués par une partie de la salle. Mélenchon et Taubira ont encore refusé de parler devant le Medef.
Il est malheureusement regrettable que ce dialogue nouée entre hommes politiques et représentants institutionnalisés de la société civile ne soit que circonstanciel, lié à une élection et donc à une nécessité de plaire
De ce constat, l’on peut tirer un double enseignement. Primo, le rapport de la gauche au débat est décidément d’un double-jeu désopilant : se parant médiatiquement des atours de la démocratie, revendiquant même une VIe République qui serait « véritablement » démocratique, elle refuse pourtant de débattre avec des interlocuteurs qui ne lui plaisent pas, ou sur des thématiques qu’elle juge trop droitières. Secundo, quoiqu’elle prétende représenter les « vrais gens », la gauche n’est plus en état de dialoguer avec nombre des corps intermédiaires qui les représentent, et semble décidément avoir perdu tout contact avec le pays réel. C’est du reste à gauche une tentation vieille de deux cent ans : s’autoriser à outrepasser toutes organisations représentatives en tant qu’elles obstrueraient ce que pense vraiment le peuple – ce qui est bien pratique, car on peut dès lors mettre dans sa bouche ce qu’on souhaite.
Les corps intermédiaires, intermittents du débat ?
Que penser de cette implication forte des corps intermédiaires dans la présidentielle ? Le risque est évidemment à la campagne sectorielle, très caractéristique de la postmodernité : découpée en segments électoraux, la France serait alors réduite à une somme de groupes organisés dont chacun viendrait faire valoir ses intérêts, intérêts que les candidats flatteraient pour engranger des voix. L’on tomberait alors dans du pur clientélisme électoral, pratique très macronienne dans l’esprit. Le fait que Willy Schraen ait publiquement déclaré soutenir Emmanuel Macron dès le premier tour de la présidentielle pose légitimement la question. Outre un parcours politique personnel au centre droit, celui-ci récompense par ce soutien la politique très favorable à la chasse du président, et parie en même temps sur sa réélection pour continuer d’être entendu. Pourquoi dès lors prendre le risque de soutenir un autre candidat ?
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De manière générale, l’exercice a cependant été tout à fait vertueux : chacun des syndicats ou associations organisateurs a interrogé les candidats sur leur projet, leur permettant d’articuler vision générale et mesures concrètes, les obligeant surtout à s’emparer de sujets qui autrement ne seraient pas toujours traités (d’autant que certains souhaitaient faire campagne sur un seul sujet). Aucune des organisations n’a par la suite appelé à choisir tel ou tel candidat, hormis Willy Schraen – qui aurait dû ou ne rien dire, ou préciser tout au plus quel était le meilleur programme sur la chasse, sans présager du reste. En tout et pour tout, les corps intermédiaires ont pleinement rempli leurs missions en faisant remonter les doléances du terrain, en interrogeant le sérieux des programmes, en faisant valoir leurs compétences techniques, sans que cela conduise à l’uniformité des projets – chacun est d’ailleurs politiquement situé et concurrencé sur son champ syndical. Devant le Medef, Roussel ne s’est pas interdit de dénoncer « un système qui n’est plus soutenable ni écologiquement, ni socialement ». Les électeurs trancheront.
Avec un monde politique plus déconnecté que jamais du réel, et dans une campagne pourrie par les petites polémiques et les mille sondages, les corps intermédiaires ont été les principaux vecteurs de sérieux, et auront un tant soit peu redonné ses lettres de noblesse à la disputatio publique en vue du bien commun. L’exercice est d’ailleurs d’une qualité tout autre que les débats asymétriques, quand ils ne sont pas mis en scène, entre candidats et « citoyens ». Il est malheureusement regrettable que ce dialogue nouée entre hommes politiques et représentants institutionnalisés de la société civile ne soit que circonstanciel, lié à une élection et donc à une nécessité de plaire. Aucun candidat n’a semble-t-il proposé une réforme institutionnelle de fond – l’autre grande oubliée de la campagne – qui fasse une place nouvelle et entière aux corps intermédiaires, de plus en plus maltraités par la République à mesure qu’elle avance. Les pulsions élitaires de l’un, populistes des autres, ne devraient pas aider.





