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Les critiques littéraires de janvier

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Publié le

27 janvier 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de janvier.
critique

Gloire au roi Maulin !

La trilogie royale (En attendant le roi du monde, Les évangiles du lac, petit monarque et catacombes), Olivier Maulin, La Nouvelle Librairie, 330p., 20 € ; 422 p., 20,50 € ; 368p.,20 €.

Au milieu des années 2000, tandis que l’ironie de Michel Houellebecq avait déjà commencé de dissoudre les idoles de l’Occident libéral, un jeune écrivain allait surgir pour entreprendre une œuvre symétrique et complémentaire : celle de ré-enchanter ce monde vétuste, trompeur et sans joie à grand renfort de beuveries métaphysiques, de rites hétérodoxes et de sorties de route hilarantes hors de la voie post-moderne. Olivier Maulin venait de débarquer, jovial et corrosif, dionysiaque et provocant, aussitôt récompensé du Prix Étonnants Voyageurs pour un roman racontant comment un branleur français émigré de force au Portugal par sa copine allait s’ouvrir à la métaphysique à force de fumer des joints en compagnie d’un grutier illuminé.

Deux ans plus tard, en 2008, le romancier, dans ses Évangiles du lac, arrachait un Parisien aux niaiseries festivistes de la capitale pour le ressourcer aux antiques magies des forêts vosgiennes, qu’elles fussent chrétiennes ou païennes, du moment que crevaient les parapentistes athées. Enfin, son premier cycle s’achevait avec une restauration monarchique en plein palais de l’Élysée, organisée par les sous-fifres en extase durant le crépuscule sordide du règne de la momie (alias Mitterrand). Devant tant de génie réac et solaire, une mystérieuse Brigade du goût organisa, en novembre 2009, le sacre de l’auteur pour en faire le nouveau roi de Montmartre et Prince des poètes. La Nouvelle Librairie a eu la lumineuse initiative de rééditer cette première campagne romanesque sous le titre général de « Trilogie royale ». À la relire ou à la découvrir, on vérifiera comment son pouvoir souverain est intact, guérissant les écrouelles de la Bien-Pensance par d’irrésistibles crises de rire et relevant tous les étendards transcendants. Gloire au roi Maulin ! Romaric Sangars


Comique involontaire

Les Hontes, Jean-Eric Boulin, Fayard, 286 p., 20€

Jean-Eric Boulin continue dans sa veine du roman « politique » inaugurée en 2006 avec Supplément au roman national et continuée huit ans plus tard avec Nous aurons de l’or. Les Hontes raconte l’histoire d’un jeune type désorienté, dépité par l’air du temps « réactionnaire et nauséabond », vaguement pigiste pour la revue Haut du front de Michel Camphré (il y aussi une Rokhaya Doucouré, et d’autres). Son couple avec Andrea bat de l’aile. Le truc, c’est qu’il ne peut pas s’empêcher de rapporter ses problèmes conjugaux au malaise dans la société, compénétration du social et de l’intime que signale sans cesse l’auteur, au cas où le lecteur n’aurait pas compris : « Les attentats à Paris, l’état de notre couple » ; « la société était là, dans la chambre à coucher », etc. S’il est si mal à l’aise en couple, c’est parce qu’il a compris que sa relation avec sa copine est « pétrie par mille ans de domination masculine ». Il n’arrive même plus à lui faire l’amour car la position de la levrette, qu’elle réclame à hauts cris, est pour lui « bizarre, fasciste »: il préférerait « jouir de nous, de nos corps, sans pénétration, sans violence »! Bref, ce pauvre garçon est un champion des nœuds au cerveau, auto-intoxiqué par la bouillie indigéno-puritaine qui lui tient lieu d’idées. Ses sorties sur la France, l’Histoire, la race et le reste donnent lieu à des passages hilarants, preuves que l’auteur n’a pas perdu cette force comique involontaire qui faisait le charme de ses précédents romans. Force est de concéder malgré tout que Les Hontes ne manque pas de qualités de style, et que le personnage du conseiller élyséen, ami du narrateur, est intéressant. On se demande alors s’il faut se féliciter de cette demi-réussite, signe qu’un écrivain se cache derrière l’agité du bocal, ou la déplorer, parce qu’elle nous prive d’un complet naufrage. Jérôme Malbert

Lire aussi : Anselm Kiefer / Paul Celan : un dialogue par-delà la mort

Mers profondes et phrases parfaites

Ports et rivages, André Suarès, Gallimard, 380 p., 25 €

Homme libre, toujours tu chériras la mer… André Suarès l’a aimée passionnément : l’Océan, d’abord, contemplé depuis les côtes de Bretagne, où il s’était créé son personnage de poète solitaire et mélancolique ; puis la Méditerranée et la Provence qui la surplombe, ses ports, ses villes, ses collines, tardivement réappropriés. Antoine de Rosny a recueilli les textes maritimes de Suarès dans cette belle anthologie composée notamment d’extraits du Livre de l’Emeraude, d’Idées et visions et du Voyage du Condottière (pour la troisième partie, sur l’Italie). Chacun ira spontanément vers la partie qui résonne avec sa propre image de la mer, avec ses couleurs : chaudes et claires pour la Provence (Avignon « rouge et brune », Aix « blanche d’une poussière que font tomber les eaux des fontaines », Marseille « bleue et rouge »), ou vert et gris pour la Bretagne humide, dont la pluviosité est évoquée avec humour – « entre l’averse de midi et la longue pluie du soir, je me promène à Kemper dans la bruine ». L’auteur comparait ces proses abstraites à « une suite d’eaux-fortes, de dessins, de tableaux, enfin, les cartons d’un artiste »; à leur surface a)eurent des phrases parfaites qu’on souligne, pour les ressortir à l’occasion. « Dans la solitude, au bord de l’Océan, tout est grand. » « La mer est le lieu solitaire, qui met le cœur en contact avec l’infini touché. » « La tristesse de la mer est pareille à celle de la grande âme accomplie qui n’attend plus rien, et leurs grandeurs à toutes deux se pénètrent. » Le volume est complété par une sélection de lettres dont une à Jean, le frère chéri, marin et voyageur, mort en 1903, où André écrit superbement qu’on n’a de patrie et d’origine authentique que celle, au fond, du paysage qu’on aime le mieux. « Il n’y a pas moyen d’en douter, je suis à demi-breton. » Bernard Quiriny


Puissance de feu

L’Etat naissant, Marc Alyn, Éditions Phi, 124 p., 15 €

Le dernier recueil de Marc Alyn, illustré par les encres de Chantal Giraud Cauchy, déploie de nombreuses phases à partir de cet état naissant, d’abord génésique, métaphysique voire utérin, puis perçu comme une disposition poétique : « et j’inventais une écriture en perpétuel commencement : / le mouvement toujours futur du désir à l’état naissant ». Puissance créatrice secrète qui n’empêche pas les vertiges : « il faut survivre en équilibre sur la crête du temps / dans les étages élevés de nos vies en démolition » ; ni, non plus, la confrontation aux « vitrines des métropoles fabuleuses / où l’objet viole le désir ». Mystique, hallucinée, sensuelle, la poésie de Marc Alyn déchaîne tous ses états, aussi précise qu’aveuglante, nous vengeant des ténèbres d’une époque matérialiste. RS

Lire aussi : Qui, mais qui ? Bernard Quiriny

L’Éducation sentimentale de Flaubert

Flaubert et Louise Colet, Joseph Vebret, Écriture, 232 p., 20€

« Ah, qu’il eût mieux valu en rester à notre première promenade ! Je me doutais de tout cela ! » Nous sommes en août 1846 et Flaubert, déjà, regrette de s’être lancé dans son histoire tempétueuse avec Louise Colet, qui l’occupera de longues années. C’est l’histoire de leur relation qu’écrit Vebret dans ce romanquête, récit d’histoire étayé sur la correspondance entre les amants (une bonne partie du texte est composée d’extraits de lettres), « emballé » à la façon d’un roman. On peut le prendre comme une introduction à la vie des protagonistes, comme un récit historique, ou comme une lovestory pleine de tourbillons. « Aimant avant tout la paix et le repos, écrit Gustave à Louise, je n’ai jamais trouvé en toi que trouble, orages, larmes ou colère ». La fin du livre évoque la transposition romanesque par Louise Colet de sa vie amoureuse avec l’auteur de Salammbô : Lui, roman contemporain de Louise Colet, d’après une mode lancée par Sand (Elle et lui) et Musset (Lui et elle). Les critiques réunissent les trois romans sous ce titre : Eux brouillés. BQ


Témoin d’une douceur française

Nous étions trop heureux, Journal 1967-1970, Christian Dedet, Éd. de Paris, 376 p., 20€

Ce troisième volume du journal de Christian Dedet nous ramène à la #n du règne de de Gaulle qui coïncide avec les commencements d’un écrivain dont la nature et le style conviennent parfaitement au genre diaristique : émule de Stendhal et de Montherlant (qu’il fréquente alors), il sait à la fois capter l’instant, relever les anecdotes pertinentes, développer des méditations littéraires profondes, faire œuvre de moraliste. Sur le plan amoureux, après la légèreté libertine du précédent tome, Dedet chante ici sa passion pour Paule tout en analysant ce lien avec brio – d’ailleurs il l’épouse. Partageant toujours sa vie entre villégiatures, parisianisme ardent et saisons thermales (le médecin se faisant alors le mécène de l’écrivain), Christian Dedet fréquente Philippe Tesson, Maurice Ronet, Déon, Matzneff, Montherlant. Quand vient 68, l’écrivain note, au sujet des « CRS-SS » : « Ainsi assiste-t-on, d’heure en heure, à la mise en place de terminologies nouvelles, radicales et définitives ». Il ajoute : « Il faudrait cogner, et vite ». Que n’eût-il été entendu ! Du moins, son journal ravive-t-il la saveur d’une époque prospère et libre, dont la douceur nous paraît aujourd’hui bien lointaine. RS

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