Langoureux voyage
If words were flowers, Curtis Harding, Anti/Epitaph, 15,99€
On entre dans le dernier album de Curtis Harding comme on descend les escaliers d’un club de jazz enfumé. Les premières notes de cuivres nous rappellent les Sketches of spain de Miles Davis. Souvenirs sévillans, parfums andalous. En descendant les marches, le reflet du miroir révèle notre tenue pour la nuit : complet-croisé aux couleurs sombres, Fedora en feutre pourpré, boots fraîchement cirées et délicat foulard aux teintes explosives. Comme ce disque, nos manières sont excellentes et nos pensées licencieuses. On pense souvent à la série The Deuce dont il aurait pu signer sans mal la bande-originale. L’élégance des orchestrations avec ses violons, ses saxophones et ses trompettes distingués, l’influence du gospel avec les chœurs langoureux rendent l’écoute de ce disque parfaitement plaisante et le voyage particulièrement réussi. Emmanuel Domont

Rebelles sans un pli
Crawler, Idles, Partisan Records, 12,99€
Malheureusement pour nous, si Margaret Thatcher a enfanté des Sex Pistols et du Clash, Boris Johnson aura fait naître Idles. Avec les groupes comme Shame, Murder Capital ou Idles, donc, une nouvelle scène post-punk nous fatigue les oreilles. Encore, s’il n’y avait que la musique, nous serions sauvés. Hélas, ils parlent. Ces rebelles s’inquiètent pour le monde. Comprenez : ils vont au marché-bio en lendemain de cuite, votent contre le Brexit et manquent autant d’à propos en matière politique que de mélodies dans leurs chansons. Évidemment, l’immense majorité de la presse est élogieuse à leur sujet. On se demande bien pourquoi. L’autre fois, lors d’une interview dans Gonzaï, ils espéraient que « la normalité des choses revienne » et que « le bon moment était venu pour être plus tolérant et plus conscient de l’environnement » : avec de tels marginaux, le pouvoir peut trembler. On entend ici et là qu’ils sont surtout bons lors des concerts : qu’ils nous épargnent donc leurs albums. ED

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Les beautés de l’errance
Exil–Exile, Kyriakis Kalaitzdis et l’ensemble En Chordais, Buda Music Label et Socadisc Distribution, 19€
Professeur et chercheur dans le champ des musiques de Méditerranée et virtuose du oud, le musicien grec Kyriakis Kalaitzidis a sollicité une nouvelle fois son ensemble En Chordais ainsi qu’une dizaine d’autres interprètes pour donner naissance à Exil – Exile, un album fastueux rassemblant des compositions originales comme du patrimoine traditionnel. Réfugié de la troisième génération, les familles de ses parents ont chacune été chassées et durent prendre la route de l’exil dans des circonstances dramatiques. Nombreux sont morts. « Ceux qui ont survécu sont arrivés en Grèce à la suite de l’échange obligatoire des populations de 1923. J’ai grandi à Thessalonique, bien nommée « capitale des réfugiés » tout en écoutant leurs histoires […]. Nombreuses sont les traditions qui témoignent de la souffrance de la séparation, du départ vers une terre étrangère, de la douleur du déracinement, de la nostalgie et de la joie du retour ». C’est María Farantoúri qui dépose sa voix de contralto à une étendue d’une octave et demie sur cette œuvre intimiste. Remarquable. Alexandra Do Nascimento

Deuil et catharsis
Lamenta, Xanthoula Dakovanou, Quart de Lune, 16€
Sous la direction musicale de la chanteuse grecque Xanthoula Dakovanou, Lamenta explore les « miroloyia » d’Épire. Ces chants de lamentation vocaux et instrumentaux liés à la perte et au deuil sont repris dans leur forme originale avant d’être emmenés vers des rivages d’influence post-rock. Emblématiques de la région des Balkans partagée entre la Grèce et l’Albanie, ils sont le témoignage des divergences de rapport à la mort qu’entretiennent les hommes et les femmes en Grèce. Seize musiciens d’excellence ont participé à cet opus à la fois plaintif et extatique pour une connexion transcendantale. Longtemps occupée, l’Épire véhicule une musique porteuse de souffrance caractérisée par des ralentissements rythmiques. Lamenta oscille de l’alentissement à l’extrême accélération pour s’affranchir de la douleur de la perte, la dramaturgie de la musique élaborant une possible catharis. Brillant. ADN

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Rétro-futurisme brésilien
Fazer e cantar, Diana HP, Z Production / Inouïe Distribution, 15€
Si la voix de Diana HP dispense les artifices et subterfuges qu’on associe traditionnellement à l’identité vocale de la chanteuse brésilienne, l’accompagnement musical qui lui sert d’écrin s’avère brillant et singulier. Et pour cause, on retrouve les glorieux musiciens et producteurs JazzBastards qui gonflent la proposition de Fazer e cantar au point que l’album prend une allure d’easylistening. Un vernis supplémentaire est encore apporté par la patine sonore du mixage redoutable de Dave McDonald à qui l’on doit la grâce des albums d’anthologie de Portishead. Visiblement imprégnée de l’énergie progressiste des années 60 à 80 au Brésil, Diana est aussi dépositaire de l’osmose créative du collectif Clube da Esquina qui, en pleine période de dictature militaire, rassemblait les virtuosités auprès « du génie aventurier des réformateurs du jazz, des inventions du rock psychédélique ou des Beatles comme des traditions musicales régionales et nationales ». Quelques bons vieux clichés en somme, une salve de sifflets, de bons sentiments et des zicos zinzins explorant une réalité rétro futuriste pour un résultat qui ne manque pas de charme. ADN






