Retour en demi-teinte
ATTA, SIGUR RÓS, BMG, 15,99 €
Il aura fallu dix ans. Dix ans au groupe légendaire Sigur Rós pour pondre Atta, arlésienne du rock atmosphérique à tendance dream pop. L’at- tente en valait-elle la chandelle ? Dissipons d’ores et déjà le doute : pas vraiment. En se séparant de son batteur (pour des raisons plus ou moins scabreuses qu’on se gardera d’exposer ici (Il a été accusé de viols par une peintre américaine – ndlrec) et en réintégrant son ancien claviériste Kjartan Sveinsson, le chanteur et guitariste Jon Bor Birgisson, maître d’œuvre du projet, s’est vraisemblablement posé la question de la continuité. Si les dernières pro- ductions du groupe avaient entamé une certaine mue artistique, avec l’introduction d’expérimentations électro-acoustiques ou encore cette sublime tentative folk que fut l’album Odin’s Raven Magic, ici le groupe semble vouloir revenir en terrain connu, comme l’atteste d’ailleurs son titre: «Huit», en islandais. Atta sera donc le huitième album d’un groupe qui n’a plus grand-chose à prouver, puisqu’il a inventé un style à lui tout seul… Avec une formule éprouvée: la fameuse voix en «falsetto» de Birgisson, les lents crescendos de guitare aux sonorités déformées, tour à tour aquatiques ou cosmiques, et cette impression unique d’écouter une musique «anti-cérébrale » qui s’adresse directement à vos chakras. Las, il est particulièrement difficile d’isoler un morceau dans Atta, tant et si bien qu’on se plaît à imaginer l’album comme un morceau unique, ou la bande-son d’un film indépendant scandinave, vous savez, ces films délavés où des filles un peu moches, aux genoux cagneux, se débattent avec leur confusion de genre dans des cités Ikea-crépusculaires. Cette ambition cinématographique, Sigur Rós ne l’a jamais cachée, et ici elle semble couler naturellement, épousant les courbes d’une vie rêvée, entre extase sereine et délabrement psychique (sur le magnifique « Blodberg »). Reste que la prise de risque est nulle et que Sigur Rós va même au bout de son cliché avec une pochette assez navrante: un arc-en-ciel en flammes, cherchez la métaphore… Les fans adoreront (les fans adorent toujours, c’est même à ça qu’on les reconnaît) les autres déclineront poliment l’invitation de Birgisson à venir, pour la fois de trop, faire un tour dans sa bulle sensorielle. Marc Obregon

Irrésistible
MODERN GIRL, BLEACHERS, Dirty Hit, single, sur toutes les plateformes.
Ce titre est sorti le 22 septembre. À l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes le 22 septembre. Je dois envoyer mon papier depuis hier à Romaric Sangars. Eh oui. J’ai écouté trente fois cette chanson intitulée « Modern Girl » depuis que mon réveil a sonné tout à l’heure. Je crois avoir un début de sciatique. Un épisode des Sopranos revu pour la dixième fois hier, et dans lequel un mafioso soupçonné d’être une taupe souffre lui-même de ce mal, nous explique – via le personnage de la psychologue – que les maux de dos, mais aussi les sciatiques, pourraient être expliqués par une grande pression, des secrets cachés, un poids trop lourd à porter (je précise que je ne suis pas adepte de culturisme). J’étais donc prêt à me plaindre, pour le plaisir, que ce n’était pas ma paresse, mon insupportable dilettantisme qui étaient à remettre en cause, non, mais bel et bien la terrible pression de mon cher rédacteur en chef culture. Évidemment. Ainsi, en m’imaginant en victime, en projetant la faute sur un autre que moi, j’étais tout à fait moderne. Il ne me manquait plus qu’à être une girl pour devenir le personnage de la chanson que j’écoutais en boucle. J’ai cru comprendre que la mode était déjà bien lancée. Malheureusement, je suis trop passéiste pour être à la mode. Je passe mon tour. En revanche, je vous conseille vraiment d’écouter ce titre fantastique, basé sur deux accords, fort comme du Springsteen qu’aurait fait un adolescent malin et smart: c’est un peu ce qu’est Jack Antonoff, le génial compositeur de Bleachers. Emmanuel Domont

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Notre ami dépressif préféré
LAUGH TRACK, THE NATIONAL, 4AD, 10,99 €
C’est décidément une année new-yorkaise. Entre la polémique des Strokes à Rock en Seine et les deux albums de The National, les enfants des nuits de Brooklyn et Manhattan en 2001 font, vingt ans après, encore parler d’eux. Moins de six mois après la sortie de Two Pages Of Frankenstein, les dis- crets membres de The National reviennent avec un disque à leur manière: touchant, intense et élégant. Ils ont pris l’habitude d’inviter des amis sur certains titres (Taylor Swift et Sufjan Steven, entre autres). Phoebe Bridgers était déjà de la partie sur le précédent, elle fait cette fois entendre sa voix sur deux chansons. Bon Iver et Rosanna Cash inter- viennent eux aussi avec bonheur. On retrouve ces garçons chics avec un entrain et des tempos emportés, ce qui n’est pas forcément habituel chez eux. Un ami me disait que The National, c’était un peu notre ami dépressif préféré, que l’on écoute se confier à nous en l’observant s’enfoncer dans le canapé dans lequel il finira par s’effondrer de fatigue. Cet ami nous ennuie parfois, mais quand il nous touche, il est imbattable. C’est le cas de ces douze compositions. Emmanuel Domont






