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L’Europe cadette

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Publié le

11 octobre 2018

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L’Europe centrale a vécu séparée de l’Occident pendant un demi-siècle, derrière le Rideau de fer. Elle tire de cette histoire singulière de nombreux enseignements, estime Chantal Delsol.

 

Vous connaissez bien les pays d’Europe centrale : comment êtes-vous venue à vous intéresser à cette région ?

La révolte de Budapest en 56 a marqué ma famille. J’avais neuf ans. À partir de là, je n’ai jamais cessé de m’intéresser à ce qui se passait derrière ledit Rideau de fer. J’ai suivi les événements de Prague en 68 et ceux de Pologne plus tard. Je lisais absolument tous les livres des dissidents d’URSS et d’Europe centrale, dès qu’ils étaient disponibles en français. Mais je n’avais jamais pu me rendre dans ces pays, sauf un bref passage en Bulgarie en 1969. Ma situation familiale ne me permettait pas ce genre de voyage. La chute du Mur de Berlin en 89 a coïncidé avec le moment de ma vie où je commençais à pouvoir laisser les enfants, et avec le moment où je commençais à enseigner à l’université. À partir de 90, j’ai saisi toutes les occasions d’aller dans ces pays. La découverte était stupéfiante. C’était des pays entièrement cassés et isolés du monde. L’arrivée dans des aéroports improbables et dévastés qui rappelaient des films de Kubrik, le voyage vers l’Est dans des wagons aux ampoules éteintes et aux fenêtres brisées qui laissaient passer la neige, les hôtels ensoviétisés, immenses et froids, où une armée de salariés dort tout le jour sans répondre à une seule question, tout cela dépassait l’imagination. J’ai évoqué ce monde dans la dernière partie de mon roman Quatre. Je n’ai jamais été déçue. Tout de suite, je les ai aimés. Essentiellement pour leur ironie spirituelle devant la souffrance. À côté d’eux, nous sommes des nains : voilà ce que je pense, au fond. À partir du début des années 90, comme le président de mon université m’avait confié la création et la direction d’un département de philosophie et sciences politiques, j’ai créé des masters et des secteurs de recherche dans quatre de ces pays : Roumanie, Pologne, Hongrie, Tchéquie.

 

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L’Europe centrale a souvent considéré l’Occident, pendant et après la Guerre froide par exemple, comme un modèle à suivre : est-ce toujours le cas ?

Oui, elle regarde vers l’Occident parce que pour elle le péril vient de l’Est : autrefois les armées barbares face auxquelles elle a été longtemps un rempart – « le « rempart de la chrétienté » – est un mythe vivace. Et ensuite face à la Russie prédatrice, qui ne cessait de s’adjuger des terres et cherchait constamment à dominer l’Europe centrale. Mais surtout parce que l’Europe centrale, qui est catholique et protestante, se sent profondément européenne, c’est-à-dire éprise de liberté, ce qu’elle a d’ailleurs démontré tout au long des siècles. J’ai publié un ouvrage collectif sur l’histoire des idées en Europe centrale : un grand nombre d’auteurs de ces pays, qui souvent n’ont jamais été traduits, ont parlé de la tolérance, de l’égalité des droits, de la nécessité du régime constitutionnel, en même temps que nous. Ainsi ils se tournent vers l’Occident comme des provinces qui choisissent leur centre, préférant en l’occurrence ressembler à Paris ou à Londres plutôt qu’à Moscou ou à Istanbul. Cette Europe a été appelée « l’Europe cadette ».

 

Les gouvernements occidentaux et la Commission européenne considèrent que les pays d’Europe de l’Est dérivent vers une forme de démocratie illibérale et saisissent la Cour de justice de l’Union européenne, cela vous paraît-il pertinent ? Ces pays tournent-ils le dos au libéralisme ?

Oui, ils tournent le dos au libéralisme plus qu’à la démocratie. À vrai dire, et cela rejoint la question précédente, en tant que provinces, pays des confins, ils jugent que les centres vont trop loin. Il faudrait relire pour mieux comprendre ce livre de Mauriac qui s’appelle La province. Que veut dire ici « trop loin » ? Ils ont tendance à penser que le projet moderne d’émancipation porté par l’Europe occidentale – cosmopolitisme, liberté individuelle, universalisme – a été poussé trop loin. Davantage que nous ils veulent l’enracinement – ils savent ce que c’est (pas nous) que d’en être privé par des puissances infernales. En résumé : ils sont conservateurs. Et à ce titre, ils pensent que la liberté, toute belle qu’elle soit (ils l’ont assez défendue pendant les années noires) a aussi ses limites, car tout a des limites – c’est l’axe de la pensée conservatrice, voyez Soljenytsine ou Havel.

 

Ces pays ont beaucoup à nous apporter – ils sont nourris aux mêmes valeurs que nous, mais ils les comprennent différemment en raison des épreuves historiques qu’ils ont traversées

 

La démographie des pays d’Europe centrale est très inquiétante. Par ailleurs, l’immigration y est perçue comme une menace existentielle. Est-ce que ces deux phénomènes sont liés d’après vous ?

Tout d’abord, une grande partie de l’élite de ces pays a émigré, à différentes époques et jusqu’à maintenant y compris. Par ailleurs, oui la démographie y est basse et même inquiétante, comme dans beaucoup de pays européens. Pour l’immigration, c’est plus compliqué que cela. Nous avons coutume de croire, à l’Ouest que les seuls immigrés à accueillir sont les Moyen-Orientaux, les Maghrébins ou les Africains. Mais la Pologne a accueilli plus d’un million d’Ukrainiens (on n’est pas d’accord sur les chiffres, un million est le chiffre bas). C’est une immigration qui ressemble à l’afflux des Italiens ou des Espagnols en France au milieu du XXe siècle : religion et langue proches, une population courageuse qui accepte les basses besognes pour s’en sortir. Il est honteux de prétendre que la Pologne n’accepte pas d’immigrés parce qu’elle n’a pas de Syriens. Pour la Hongrie, c’est différent : elle est hantée par le danger du multiculturalisme. Je pense qu’il vaudrait mieux discuter avec Orban plutôt que l’injurier. Par exemple, il affirme partout qu’il faudrait un plan Marshall pour l’Afrique afin de remplacer l’immigration. Certes, mais le plan Marshall, même si on commence tout de suite, aura des conséquences à long terme, tandis que le problème est à court terme.

 

L’Europe centrale a une certaine proximité idéologique avec la Russie poutinienne et en même temps une forte méfiance stratégique. Ces pays sont-ils réconciliables ?

Je suppose que vous entendez par « proximité idéologique » le fait que des régimes illibéraux existent à la fois en Europe centrale et en Russie. Je ne vois pas cela comme une proximité idéologique. Les USA aussi ont un gouvernement illibéral, à ce compte. Quant aux relations avec la Russie, cela dépend des pays. La Bulgarie aime beaucoup la Russie (la Bulgarie est le seul pays où le communisme a vraiment laissé des regrets), mais la Pologne la déteste, d’autant qu’elle nourrit à l’égard des pays ukrainiens cette tendresse mêlée de supériorité qu’on garde aux anciennes colonies. On ne peut guère imaginer, étant donné la prééminence de la Pologne dans la région, que la Russie devienne facilement persona grata. D’ailleurs, on voit bien de quelle manière ces pays se tournent vers l’Amérique.

 

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Comment jugez-vous le regard porté par les élites occidentales sur ces pays ? Est-ce que l’équilibre européen pourrait s’améliorer à l’avenir, de sorte que l’Ouest puisse être influencé par l’Europe centrale dans les années à venir ?

Qu’est ce que les Polonais, Hongrois, Tchèques et Slovaques peuvent nous apporter ? En tout cas je pense que ce serait légitime : ces pays ont beaucoup à nous apporter – ils sont nourris aux mêmes valeurs que nous, mais ils les comprennent différemment en raison des épreuves historiques qu’ils ont traversées. Si je voulais risquer un résumé, je dirais qu’ils sont moins cartésiens et plus ironiques. Ils n’ont pas rejeté le christianisme, contrairement à nous (sauf les Tchèques), mais leurs élites ont modernisé le christianisme – le comportement et la pensée de JeanPaul II en témoignaient hautement. Ils connaissent la profondeur de l’histoire. Ils attachent une grande importance, même une importance sacrée, à la culture – c’est elle qui les a sauvés sous toutes les occupations, depuis des siècles. Cependant les Occidentaux n’ont pas du tout le sentiment d’avoir quelque chose à apprendre de quiconque. Ils sont sûrs de leur bon droit et se voient comme les éducateurs du monde entier. D’où le malentendu qui a surgi dès le début des années 90 : les Occidentaux ont accueilli l’Europe centrale comme un sauvage à qui on donne le pain, le pourboire et la pensée. Ces pays ont tout de suite compris le mépris dans lequel ils étaient jetés, dès qu’ils ne voulaient pas se conformer exactement à la pensée bruxelloise. La déception des dissidents libérés, trouvant dans l’Occident contemporain des perversions si proches de celles du communisme, a été bien analysée par Soljenytsine, Havel, Kundera. Cette déception signifie toujours : vous les Occidentaux, vous avez été trop loin dans le cosmopolitisme, l’universalisme, le rationalisme, la liberté de faire n’importe quoi. Pour les Occidentaux, cette critique est insupportable.

 

Pensez-vous que les anciens pays du Pacte de Varsovie puissent se fédérer autour du groupe de Visegrad ?

Orban étant président du groupe de Visegrad, on s’est avisé que ce groupe avait rempli sa mission, qui était de permettre l’entrée dans l’Europe. Il aurait donc pu disparaître. Cependant, c’était l’année dernière, Orban a proposé de le reconduire, avec une finalité différente cette fois : faire changer l’Europe. Il est bien possible qu’ils y parviennent. L’Europe institutionnelle est affaiblie par la ruée de tous ces courants dits populistes. Elle se rend compte qu’elle doit changer pour les empêcher d’aller plus avant.

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