Vienne est à l’image de nombreuses métropoles Occidentales, mondialisée et communautarisée. Dans certains quartiers, on ne parle plus allemand.
Bienvenue dans la deuxième ville turque après Istanbul ! » L’accueil de Mahmoud, peintre en bâtiment et en recherche d’emploi dans la banlieue de Vienne, est chaleureux. « On se sent chez nous ici », dit-il dans un sourire. Il guide ses visiteurs à travers le marché de Viktor Adler Platz. Le fondateur du parti social-démocrate autrichien, qui a donné son nom à cette place, ne reconnaîtrait sans doute pas « Favoriten », cet ancien quartier ouvrier dont les électeurs portent désormais les candidats du FPÖ à de très bons scores. Autour de nous, les femmes en hidjab se faufilent avec leurs poussettes.
Arrivé en 2001 à Vienne, Mahmoud a épousé Melahat, arrivée à l’âge de deux ans depuis la Turquie. Elle tient un petit restaurant, Beraket Market, Türkishe Delikatessen. Dotée d’une forte personnalité, elle a été élue par ses homologues pour représenter les intérêts des commerçants auprès des autorités. Deux de ses quatre enfants sont mariés et, à 52 ans, elle a déjà trois petits-enfants.
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Pour celui qui regarde Vienne une fois par an, pour le concert du 1er janvier, le contraste est frappant. « Les vagues de réfugiés et de migrants ont cassé les prix et appauvri le quartier. C’est beaucoup plus dur maintenant », regrette Melahat. « En Turquie, la vie s’est au contraire améliorée, une sécurité sociale a été mise en place, mais on veut rester. Maintenant c’est ici chez nous ; d’ailleurs quand je reviens en Turquie, les gens me prennent pour une touriste et veulent me faire payer le prix fort », s’amuse-t-elle.
Dans la capitale, on estime que plus de 36 % des habitants sont nés hors des frontières du pays. Ce n’est qu’un début. En dix ans, la population viennoise a augmenté de près de 150000 habitants. En 2015 et 2016, 130000 demandes d’asile – une proportion record en Europe, après la Suède – se sont superposées aux précédentes couches d’immigration en Autriche. Dans le même temps, 300 djihadistes, l’un des principaux contingents européens de combattants si on le rapporte à la taille du pays, sont partis défendre l’État islamique au Levant.
Islamisation à ciel ouvert
Gertrude, 84 ans, semble abattue : « J’ai vu le quartier changer en quarante ans. Avant tout le monde était autrichien ». Elle souffle sur un banc avant de repartir agrippée à son déambulateur. « Je suis trop vieille pour m’en aller, et puis c’est mon quartier. Ici je peux trouver toutes les nourritures du monde : afghan, arabe, turc, slave, mais pas autrichien. Je suis obligée de commander sur internet pour m’approvisionner et m’habiller. Il n’y a que dans le centre commercial tout là-bas que je pourrais trouver quelque chose, mais c’est loin pour moi vous savez ».
Boucher halal égyptien, installé à Vienne depuis 12 ans, Ahmed est plus optimiste. « Je suis heureux ici, les Viennois sont accueillants. J’ai profité d’un programme et je suis parti étudier à l’université le management et les affaires économiques. Quand j’ai vu la révolution en Égypte, je ne voyais plus mon avenir là-bas et j’ai décidé de rester ». En quittant la boucherie, il nous donne rendez-vous à Paris en décembre. Il ira voir son oncle qui vit « dans le quartier de la tour Eiffel ».

Il ne sait sans doute pas que c’est aujourd’hui le 335e anniversaire de la libération de Vienne par les troupes de Jean III Sobieski, le 12 septembre 1683. La municipalité socialo-écologiste a reporté sine die l’érection de la statue du général polonais qui, à l’appel du pape, avait mis en déroute les troupes de l’empire ottoman sur les hauteurs du Kahlenberg. Pour le conseiller municipal et régional (FPÖ) Leo Kohl-bauer, « la majorité n’a pas voulu froisser l’électorat musulman de la ville et, par clientélisme, a préféré fêter le nouvel an musulman ».
À regarder la géographie de la ville, on pourrait d’ailleurs croire que le siège des Turcs a repris. L’hypercentre est tenu par les Autrichiens et les touristes, regroupés autour de la Cathédrale, Stephansdome. Laquelle est encerclée par plusieurs banlieues musulmanes comme Simmering et Favoriten, anciens quartiers ouvriers délaissés par les autochtones. La campagne résidentielle, conservée par les Autrichiens de souche, forme un troisième cercle.
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De retour dans l’hypercentre de la capitale autrichienne, on croise Renate, assise dans le Volkegarten, un jardin public proche du siège du SPÖ. Cette femme distinguée de 58 ans a l’habitude de voter écologiste ou socialiste. Pourtant sa principale préoccupation est claire : « Le premier problème en Europe c’est l’immigration. On ne peut pas infiniment nier le problème, il existe, on doit s’en occuper, ici et là-bas. Je ne dis pas qu’il faut stopper l’immigration mais peut-être en accueillir moins. On voudrait quand même conserver nos valeurs. Mais je ne sais pas comment faire. J’ai l’impression que le Chancelier Kurz prend les choses en main mais ne règle pas le problème ». Effectivement, le sommet européen de Salzbourg qui s’est tenu le 20 septembre a placé l’immigration au cœur de l’ordre du jour. Mais les déboutés du droit d’asile sont là pour un moment.
Une autriche fracturée
Pour Melahat, le problème n’est pas seulement économique. Il vient aussi du racisme « excité par les discours de Heinz-Christian Strache », le leader du FPÖ. Leo Kohlbauer n’est pas vraiment de cet avis : « Si les Autrichiens sont réticents à l’égard des migrants, c’est probablement parce que la majorité des détenus sont de nationalité étrangère, et parmi les détenus autrichiens, la majorité sont d’origine étrangère ».
Attablé autour d’un café viennois, un journal de Vienne est ouvert devant nous avec un portrait du Major-Général autrichien Robert Briger. Il livre un entretien en forme de testament, barré par une citation choisie comme résumé par Die Presse : « Les conflits militaires au sein de l’UE ne sont pas impossibles ». Au sein de l’Autriche, ce n’est pas impossible non plus.





