Orbán réinvente la démocratie chrétienne

Benjamin de Diesbach pour L'incorrect

La Hongrie n’est pas l’horrible dictature dont se repaissent les médias occidentaux. Nos reporters Hadrien Desuin et Benjamin de Diesbach sont allés enquêter sur place.

 

Le soleil de Budapest est radieux cette mi-Septembre. L’automne n’est pas encore là et pourtant Victor Orban est maussade. Il a dû faire le déplacement jusqu’à Strasbourg pour répondre aux accusations d’une inconnue, députée hollandaise et écologiste, une certaine Judith Sargentini. En vain. Le vote de l’article 7 du traité de l’UE à la majorité des deux tiers du Parlement européen est un petit tournant dans l’histoire politique de l’Europe. Les députés autrichiens de l’ÖVP, parti du Chancelier Sebastian Kurz allié du Fidesz hongrois au PPE, ont brisé le fantasme d’une nouvelle coalition austro-hongroise qui unirait les conservateurs du Vieux continent.

Les députés libéraux polonais se sont joints à la CDU-CSU et même certains députés tchèques du parti d’Andrej Babis. « En Europe, c’est Merkel qui décide de tout », déplore le Premier ministre hongrois. Il l’a si bien compris que la Chancelière et lui-même négociaient, il y a peu, l’implantation d’une nouvelle usine BMW en Hongrie. L’Europe centrale est l’arrière-boutique de l’Allemagne : la solidarité des PECO (pays d’Europe centrale et orientale) pèse peu face à ce type d’investissement.

Benjamin de Diesbach pour L’incorrect

En France, la dénonciation d’une dérive poutinienne à Budapest a repris de plus belle. Lois liberticides sur la Justice ou sur les médias, et maintenant ce désaveu au Parlement européen : à bien écouter Emmanuel Macron, Orban est « une lèpre » qui fait résonner les « heures-les-plus-sombres-de-notre- histoire ».

 

Un régime de liberté ?

Encore récemment Enquête exclusive sur M6 a choisi un obscur groupe de bikers nationalistes pour ouvrir son sujet hongrois. Envoyé spécial s’est penché sur un groupuscule néo-nazi célébrant l’anniversaire de la défense de Budapest contre l’Armée Rouge. Corentin Léotard, rédacteur en chef du Courrier d’Europe Centrale, opposant de gauche au Fidesz (il pige aussi à Mediapart et Libération), nuance : « Ce que je lis dans la presse Française ne reflète pas la réalité. Télérama a fait un bon papier mais la connaissance du pays est sommaire en général. Il faut une punchline. Je me retrouve paradoxalement à défendre Orban auprès des journalistes que j’accueille ici ».

Quant au Fidesz qui contrôlerait l’opinion, Julia Ivan, avocate et patronne d’Amnesty International à Budapest se plaint effectivement de ne « pas être invitée sur l’ensemble des chaînes de télévision » et regrette que le gouvernement hongrois ne soit pas plus « ouvert à l’immigration ». Une soirée à L’Aurora, un bar gay-friendly, à tendance anarcho-autonome, suffit à nous rassurer sur l’exercice des libertés publiques. Le stand-up en anglais n’est pas interrompu par des hordes de skinheads. Devant le parlement, une sorte de « Nuit debout » budapestoise stationne tranquillement sous une tente. Un blogueur nous met pourtant en garde contre « la démocrature hongroise ». On repassera pour la confrontation avec l’État-policier de Victor Orban… « Sur l’État de droit, ils n’ont rien trouvé de très probant sur Orban qui est là depuis longtemps. Contrairement à la Pologne, le système judiciaire hongrois est encore assez indépendant », concède le patron du Courrier d’Europe centrale.

 

Devant le parlement, une sorte de « Nuit debout » budapestoise stationne tranquillement sous une tente.

 

En déambulant dans le centre de Budapest et sa périphérie, on a d’ailleurs le sentiment étrange d’arriver en Europe occidentale. Pour celui qui a visité la région dans les années 90, la modernisation et le rattrapage économique sautent aux yeux. Ce sentiment est accentué par une immigration extra-européenne presque nulle. Hormis quelques contingents chinois et Vietnamiens qui « achètent des golden visas pour 300000 euros de bons du trésor hongrois et qui sont remboursés au bout de cinq ans », la ville n’est pas très cosmopolite. « Ils donnent l’autorisation à toute la famille de s’installer ce qui en a fait le programme le plus avantageux en Europe. Mais le programme a été supprimé il y a un an, sous la pression du Jobbik », précise Corentin Léotard.

 

Les leçons de l’occupation musulmane

Pour cerner de plus près l’âme Hongroise, une sortie sur les rives du Danube s’impose, en direction de Visegrad, à une heure de voiture de Budapest. C’est là qu’en 1335, Charles- Robert d’Anjou, roi de Hongrie et petit-neveu de Saint-Louis scella un pacte d’alliance avec ses voisins de Pologne et de Bohème. Malgré la parenthèse communiste, ces peuples ont la mémoire longue et en 1991, Tchécoslovaques, Hongrois et Polonais décident d’y ressusciter la vieille alliance, pour entrer ensemble dans l’Union Européenne et dans l’OTAN. Depuis, Visegrad, bourgade hongroise au nom slave (Plindeburg en allemand), est devenue le symbole d’une Europe centrale qui ne veut plus être le bon élève de Bruxelles qui, au contraire, entend défendre sa voix et sa croix. La forteresse, rasée par les Turcs, a été partiellement rebâtie et accueille un musée prisé des retraités germaniques.

Le béton qui rehausse les vieilles pierres donnerait des sueurs froides à un conservateur des monuments historiques. Qu’importe, la Hongrie est prise d’une frénésie de reconstruction historique, comme si elle voulait à tout prix ressusciter son passé. Elle veut clamer sa fierté nationale retrouvée, à la face du continent.

 

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Dans les villages traversés, on repère les clochers calvinistes surmontés d’une étoile. Victor Orban est lui- même issu de cette minorité religieuse très importante, qui fut en pointe contre la domination autrichienne à partir du XVIIIe siècle. Avec l’invasion musulmane au XVIe siècle, la guerre fratricide entre chrétiens a été évitée. Protestants et catholiques n’avaient d’autre choix que de s’unir et les deux communautés vivent toujours en relative harmonie. Gaspard Orban, le fils du premier ministre a d’ailleurs fondé une petite église charismatique-pentecôtiste, après une brève carrière de footballeur.

 

Retour aux racines chrétiennes

C’est du côté de la ville, Rahel, mariée à un homme d’a aires, que se trouve peut-être le talon d’Achille du leader hongrois. Elle s’affiche avec une montre à 40000euros et suscite beaucoup de commentaires sur son influence grandissante. Victor Orban s’est lui-même constitué une petite clique d’oligarques qui lui doivent tout, sur le modèle poutinien. Lôrinc Mészáros, Gábor Széles, Andi Vajna et Zsolt Nyerges, mais aussi Sándor Csányi, patron de la principale banque du pays, OTP, le soutiennent.

Benjamin de Diesbach pour L’incorrect

Après un détour par la campagne slovaque, le pont « Marie-Valérie » nous ramène en Hongrie. En réalité, nous ne l’avons pas quittée : la plupart des villages du côté slovaque du Danube sont magyarophones. Le pont a été inauguré en 2001, en présence du commissaire européen à l’élargissement Günter Verheugen, et a réuni les Hongrois des deux rives. Se dresse alors le dôme néo-classique de la basilique d’Esztergom, siège apostolique de la Hongrie. C’est là que vers l’an mille, le roi Saint Etienne de Hongrie fut couronné. Depuis les cardinaux-archevêques de Budapest et prince-primats de Hongrie y résident. Les racines de ce pays sont incontestablement catholiques et Victor Orban défend à ce titre une « démocratie chrétienne » qu’il oppose à la « démocratie libérale ».

 

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Dans cette optique, le gouvernement hongrois a engagé une ambitieuse politique nataliste. Le taux de fécondité des Hongroises s’est effondré et constitue un frein à la puissance des Magyars : « Tu reçois 10 millions de forints (environ 30 000 euros) si tu t’engages à avoir trois enfants dans les dix ans », témoigne Ferenc Almassy, rédacteur-en-chef du Visegrad Post. « 75 000 familles ont souscrit. Autre avantage pour le gouvernement : avec une famille nombreuse, on est moins tenté par l’émigration ». Victor Orban montre l’exemple, il a cinq enfants.

Après la victoire politique, le Premier ministre hongrois veut gagner la bataille culturelle. Il a l’ambition de rebâtir la vieille Hongrie en trente ans, tout en modernisant son économie. Et puisque c’est la politique qui est le préalable à toute vaste entreprise, il est bien possible qu’il y parvienne.

 

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hdesuin@lincorret.org

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