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L’honneur d’un doigt

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Publié le

2 février 2022

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Grâce au « Traité de la vie élégante » de Frédéric Rouvillois, les règles de la politesse et de la bienséance à la française n’auront plus aucun secret pour vous. Sujet du jour : le doigt d’honneur.
doigt

« Enfin, quoi que vous puissiez penser de ses idées extrémistes, reconnaissez que ce doigt d’honneur, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! En même temps que son calme, votre Z. a perdu toute crédibilité, toute stature de présidentiable ! Vous avez entendu Gilles Bouleau sur TF1 le soir de sa déclaration de candidature, lorsqu’il a mis en parallèle le doigt d’honneur infligé par votre gougnafier à cette pauvre Marseillaise, et le doigt présidentiel qui pourrait être amené à presser le bouton nucléaire…

Si le dîner était resté calme, c’est parce que Mathilde, en maîtresse de maison avisée, s’était arrangée pour qu’on ne parle ni de politique, ni du pape François. Et voici que Chantal de S., affalée dans un fauteuil avec un verre de chartreuse jaune à la main, se lançait à corps perdu dans une diatribe contre sa bête noire du moment.

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– En fait, Chantal, intervint Jean-Marc, d’un strict point de vue symbolique, la métaphore de votre Bouleau n’était pas impeccable. Selon mes collègues anthropologues, il n’y a aucun rapport entre le médius, ou majeur, que les Italiens appelaient jadis « dito impuro », et qui depuis l’antiquité grecque est utilisé comme geste de moquerie à connotation sexuelle ; et l’index, le doigt du bouton atomique, qui dans d’innombrables civilisations est le siège de la menace, de la malédiction et de la violence, le doigt du diable plus encore que celui de Dieu. Disons que votre Bouleau a été emporté par la puissance de son audacieuse métaphore.

– Toujours est-il que ça ne se fait pas, de la part de quelqu’un qui entend briguer la magistrature suprême ! Imagine-t-on le général de Gaulle faire un doigt d’honneur à une dame ?

« Oh, ma chère Chantal, merci, une fois de plus, de combler mes attentes les plus folles ! Vous nous avez refait le coup du général de Gaulle »

– Oh, ma chère Chantal, merci, une fois de plus, de combler mes attentes les plus folles ! Vous nous avez refait le coup du général de Gaulle ! Je ne sais si vous avez remarqué que cette formule risible est devenue un lieu commun de la rhétorique politico-médiatique : on commence à chaque fois par « imagine-t-on le général de Gaulle », que l’on fait suivre ensuite par l’énoncé du comportement visé, afin de faire comprendre par A+B au bon peuple que l’auteur dudit comportement, ayant commis ce que le Général n’aurait jamais fait, est par conséquent indigne de prétendre à la présidence. La mode fut inaugurée par Fillon et son malencontreux « imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » (Réponse : non, mais il fut condamné à mort le 2 août 1940). Depuis, ça a défilé : « Imagine-t-on le général de Gaulle se rendre de nuit en scooter visiter sa maîtresse ? » (Non, et c’est dommage, ça nous aurait fait rire un peu). « Imagine-t-on le général de Gaulle (et Tante Yvonne) inviter à l’Élysée des danseurs transgenre à l’occasion de la fête de la musique ? » (ibidem). « Imagine-t-on le général de Gaulle déclarer les yeux dans les yeux “Je vous ai compris” à ceux qu’il a décidé d’abandonner ? » (Euh, passons…). En tout cas, je trouve réellement délicieux ce nouveau critère d’accessibilité à la présidence de la République.

– C’est surtout un bon moyen de ne pas répondre à la question, siffla Chantal.

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– Si vous me permettez de reprendre la main, répondit Jean-Marc, le fait d’enseigner l’histoire du xxe siècle me permet d’avoir quelques lueurs sur la question. De Gaulle se serait-il laissé aller à un tel geste ? Certainement pas. D’abord, il n’aurait pas eu à répondre de cette manière à quelqu’un qui se serait approché de lui pour lui faire un doigt d’honneur, vu que ladite personne en aurait été très vigoureusement dissuadée par le SAC ou les barbouzes de service. L’autre raison, c’est que de Gaulle, issu d’un milieu conservateur du nord de la France, a sucé avec le lait de sa mère les codes du savoir-vivre bourgeois : des codes que Stendhal résumait en disant que « le bon ton moderne défend les gestes », et qu’« un homme comme il faut » ne doit pas laisser transparaître la moindre émotion, même parfaitement légitime. Mais cette impassibilité de convenance résultait de sa culture familiale, pas de son statut d’homme d’État. Du reste, Bonaparte était notoirement sujet à des bouffées d’impulsivité et de violence, tandis que Gambetta ou Jaurès étaient réputés pour leur gestuelle… fleurie.

– Enfin, reprit E., dernier point, et non le moindre, on ne saurait oublier que la politique (même si les deux mots se ressemblent) a toujours été l’un des angles morts de la politesse. L’objectif de celle-ci, c’est justement de gommer, de neutraliser, ou du moins de suspendre temporairement ce qui constitue l’essence de la politique, le rapport ami-ennemi, et la violence qu’il peut susciter à tout moment. Pourquoi donc, à votre avis, les codes de savoir-vivre conseillent-ils unanimement de ne jamais parler de politique à table ? – Euh ? suggéra Zo’hilare, pour la même raison qu’ils interdisent de manger avec les doigts ?

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