LES SOMMETS
- COMÉDIES FRANÇAISES, Éric Reinhardt
Gallimard 480 p. – 22€
Le mystère des rencontres amoureuses, le fonctionnement des lobbies, la passation symbolique du relais de l’avant-garde artistique de Paris à New-York en 1942 et, surtout, l’invention d’Internet en France au début des années 70 par le visionnaire Louis Pouzin et comment celle-ci sera sabotée par le patron des télécoms et Giscard d’Estaing, président soi-disant « moderne », constituent les thèmes principaux du dernier roman d’Éric Reinhardt. Comédies françaises multiplie aussi les genres pour offrir un ensemble aussi riche, complexe que parfaitement orchestré et qui réserve encore une série de coups d’éclats. Magistral.
2. LES DÉMONS, Simon Liberati
Stock 334 p. – 20€90
Les romans de Simon Liberati sont des objets bizarres, foutraques, scintillants, comme des bijoux monstrueux. Celui-ci replonge en 1967 et la mythologie des sixties se bouscule dans cette comédie extravagante où l’on croise Warhol, Capote, Aragon. Les héros portent des prénoms de conte gothique, des noms de roman russe et roulent en Maserati 3500 GT Sebring, « une des plus jolies berlinettes des années 1960 ». L’intrigue est désinvolte à souhait, sans importance ; on traverse le livre en état de légère ébriété, on le referme avec l’impression d’avoir joué dans un film de Losey. Expérience improbable et chic, avec un petit côté Morand – la vitesse et les fêtes –, rehaussé d’accents pop.
3. KREE, Manuela Draeger
L’Olivier, 320 p. – 19€
Manuela Draeger est l’un des écrivains imaginaires que fait écrire l’immense Antoine Volodine pour aggraver encore le degré de démence de la littérature « post-exotique », ce monument de beauté étrange et noire. Voici donc les errances de Kree Toronto, une femme qui, comme tant de rescapés de divers génocides, trouve refuge dans un village soumis au règne des Mendiants terribles. Draeger-Volodine explore encore plus loin l’esthétique de la déliquescence (même le langage des personnages est désormais en charpie), enrichit de quelques saynètes remarquables le répertoire de l’humour du désastre et élabore une temporalité flottante, paradoxale, circulaire, alternant entre amnésies, ellipses et extrême lenteur. Toujours aussi fascinant.
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4. ULTRA-GRAAL, Bertrand Lacarelle
Pierre-Guillaume de Roux 192 p. – 18€
Un texte poétique, politique et frondeur que notre camarade Bertrand Lacarelle a rédigé à partir de son exploration de la grande cathédrale de mots du Livre du Graal pour un résultat puissant et fiévreux. Si le socialisme, comme disait Lénine, c’est « les soviets plus l’électricité », Lacarelle prône le XIIIe siècle et le « terroirisme », un programme fondé sur « la sécession plus le Graal ». Après ses évocations de Cravan ou Rodanski, une traversée envoûtante du premier sommet littéraire français avec perspective mystico-sécessionniste à la clé.
5. LA GRÂCE, Thibault de Montaigu
Plon, 320 p. – 20€
Après une dépression, Thibault de Montaigu, écrivain des dérives de la jeunesse dorée parisienne, se voit touché par la grâce, se convertit au catholicisme et nous offre un récit d’une profondeur, d’une justesse et d’une beauté remarquables. Suivant les traces de Xavier Dupont de Ligonnès et visitant un monastère où ce tueur présumé de sa famille se serait dissimulé après ses meurtres, le quadragénaire en déroute est soudain bouleversé par Dieu porté par le chant des moines. La quête de l’assassin va se renverser en découverte du divin et récits télescopés d’autres destins : celle d’un oncle franciscain à la jeunesse trouble, puis de saint François d’Assise… Éblouissant.
6. LE BON SENS, Michel Bernard
La Table Ronde, 195 p. – 20€
« Jusqu’au bout, il fut un petit homme dans un grand roi », écrit Michel Bernard de Charles VII, dans Le Bon Sens, qui fait suite au Bon Cœur, deux romans historiques qui se lisent d’affilée et d’une traite, servis par une langue impeccable. Le premier retrace l’épopée de Jeanne d’Arc, le deuxième prend la suite et mène l’enquête sur la révision de son procès, arrachée de haute lutte à Charles VII par quelques conseillers et ecclésiastiques soucieux de briser le jugement inique prononcé par l’Église sous la pression de l’évêque Cauchon vendu aux Anglais. La beauté de l’histoire de France, c’est le miracle de son relèvement, chaque fois que la partie semble perdue. Pour peu que quelques-uns aient la foi. Un livre qui contribue à la rendre.
7. LA NUIT DU 5-7, Jean-Pierre Montal
Séguier, 256 p. – 20€
À partir d’un fait divers tragique de la Toussaint 70, que Montal interprète en pivot invisible de l’époque, le romancier tisse une trame de destins qui s’entrecroisent et s’éloignent selon une chorégraphie admirable, en donnant tout son relief à la musique du temps qui passe, surprenante et amère. Une belle réussite.
8. PAR-DELÀ LA FORÊT, Francesco Forlani
Léo Scheer, 154 p. – 16€
Récit de l’expérience de l’auteur en tant que professeur d’italien à Dreux et Anet, deux petites villes incarnant des aspects opposés de la sociologie française, tandis qu’une forêt, entre ces deux espaces, permet aux critères sociaux de s’estomper sous la parabole universelle, Par-delà la forêt est une suite d’aperçus, de saynètes, de digressions, qui offre au lecteur de nombreux détails lumineux et quelques saltos philosophiques qui viennent éclairer un peu mieux l’étrangeté de notre existence. C’est fin, exquis, piquant.
9. DON CREUX EST MORT, Jonathan Baranger
Champ Vallon, 344 p. – 21 €
Dans une littérature locale qui manque souvent d’imagination, ce roman en forme de quête initiatique décalée et de raid picaresque montre une certaine indocilité, voire une franche insoumission. Au-delà du décor, on pourra dire que ce Don Creux est mort est le plus américain des romans français parus ces derniers temps. À grands traits, l’auteur nous fait voyager de la Floride au désert des Mojaves avec l’urne funéraire d’une figure du mouvement psycho-batave – avant-garde hermétique et barrée des sixties dont les derniers représentants accomplissent l’ultime mission. C’est grand, c’est beau, c’est frais et, derrière la comédie, c’est également une réflexion sur la jeunesse qui s’en va et l’histoire d’un culte au cœur d’un monde en déclin.
10.
UNE TERRE OÙ TREMBLER, Hélène Fresnel
Revue NUNC/Editions de Corlevour 104 p. – 16€
On achève ces sommets 2020 avec de la poésie et le très beau recueil d’Hélène Fresnel, récemment récompensé par le prix Vénus Khoury-Ghata. « Dans quelle boîte aux lettres a-t-on accès aux sphères », voici la question que la poétesse pose au début de son livre comme une lettre adressée à un ciel que contient la main lorsqu’elle écrit. Les images nées du silex de ses mots frottés les un contre les autres révèlent la pensée en mouvement et font d’Hélène Fresnel une poétesse des profondeurs. Quand les forces du dedans transforment le lecteur.
LES FOSSÉS
- LE TEMPS GAGNÉ, Raphaël Enthoven
L’Observatoire, 528 p. – 21€
Ce récit autobiographique à peine maquillé raconte l’arrivée à maturité d’un fils de boomers germanopratins obligé de tuer deux fois le père pour cause de familles recomposées. Bref, le marasme bourgeois post-68, aussi sordide qu’il soit, aurait bien un aspect comique, mais il eût fallu que l’auteur ait eu un sens de la littérature, de la mise-en-scène, du style, de la distance, or, sa collection de pâtés appliqués, complaisants, pédagos, chichiteux, est bien loin de l’art et il ne suffit pas de citer des slogans publicitaires pour peindre une époque.
2. COMME UN EMPIRE DANS UN EMPIRE, Alice Zeniter
Flammarion, 392 p. – 21 €
D’un côté, l’assistant parlementaire d’un député PS. De l’autre, une hackeuse. En fond, les Gilets jaunes. L’assistant, figurez-vous, va… perdre ses illusions sur la politique. Comme c’est original ! Avant de lâcher l’affaire, il en parle avec ses potes. Les dialogues ont des allures de dissertation de Sciences Po. Côté hackeuse, le roman ressemble un peu au Darkweb pour les Nuls : long, didactique, détaillé. Heureusement, il y a des répliques hilarantes. Un détenu, au parloir : « Quand je sortirai d’ici, je voudrais aller dans le désert. Et je me saoulerai de silence. » Tout est de ce niveau, scolaire, balourd, sérieux. Les derniers mots, « éclater de rire », sont peut-être une consigne.
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3. LA COMMODE AUX TIROIRS DE COULEURS, Olivia Ruiz
J.C. Lattès, 200 p. – 19€90
À la mort de Mamie, la narratrice hérite d’une commode. Ses tiroirs renferment des objets dont la symbolique est éclairée par une lettre de la défunte. Manière de raconter la vie de la matriarche en mode « maison de poupée », excusez du kitsch. Si la forme est celle d’une longue rédaction de 3ème, le fond ne départ pas. Les pauvres immigrés espagnols combinent le courage, l’honneur et la justice, et fuient les méchants franquistes pour subir le racisme des salauds de Français. En tout cas, ce n’est pas le roman d’Olivia Ruiz qui est en mesure de constituer une preuve que l’apport des immigrés à la culture nationale soit, comme elle le matraque, si crucial.





