Votre ouvrage s’intitule Les Évangiles disent-ils vrai ?. Quelle méthode employez-vous pour répondre à cette question que beaucoup considèrent strictement religieuse ?
La question de l’historicité des Évangiles relève avant tout de l’analyse historique, pas de la théologie. Pour essayer d’aborder ce sujet de manière objective, je me suis fondé sur un grand nombre de travaux d’universitaires spécialistes du Nouveau Testament et du christianisme antique (historiens, exégètes et spécialistes de la critique textuelle). Tous les historiens que je cite dans le livre ne sont évidemment pas croyants. Je me réfère également à des biblistes et historiens athées comme Bart Ehrman, que je cite abondamment. Même ce dernier concède que, du point de vue strictement historique, « les sources les plus anciennes et les meilleures que nous avons sur la vie de Jésus […] sont les quatre Évangiles du Nouveau Testament. Ceci n’est pas seulement le point de vue des historiens chrétiens ayant une haute opinion du Nouveau Testament et de sa valeur historique. C’est également celui de tous les historiens sérieux de l’Antiquité au sens large, depuis les chrétiens évangéliques les plus convaincus jusqu’aux athées endurcis. »
À quel point les Évangiles sont-ils attestés par rapport à d’autres écrits de l’époque ?
Le Nouveau Testament bat tous les records en matière d’attestation (quantité et diversité des manuscrits). Il a été rédigé très tôt par rapport aux standards de l’Antiquité, par des personnes ayant côtoyé directement ou indirectement Jésus. Les Évangiles relèvent d’un genre littéraire proche des biographies gréco-romaines, ancrées dans les détails concrets, et il existe de bons arguments externes (archéologiques, onomastiques, etc.) pour établir qu’ils sont enracinés dans la réalité historique. Par rapport à d’autres ouvrages de l’Antiquité, comme La Guerre des Gaules de Jules César ou les biographies d’Alexandre le Grand, les Évangiles remplissent haut la main les critères de l’historiographie traditionnelle.
Comment les Évangiles ont-ils été attribués à Jean, Luc, Marc et Matthieu ?
Nous avons sept sources historiques primitives (dans les 150 ans suivant la rédaction des Évangiles), provenant d’auteurs différents répartis à travers le monde, qui attestent que les Évangiles ont bien été écrits par les auteurs que nous connaissons. Aucune tradition ni aucun témoignage n’est venu contredire cette attribution, chose tout à fait improbable si les Évangiles avaient été écrits de manière anonyme. Personne, pas même les adversaires du christianisme, n’a osé contester l’attribution des Évangiles avant l’an 400.
Ajoutons qu’il n’existe tout simplement aucune copie anonyme des Évangiles parmi tous les manuscrits anciens existants. Si les Évangiles avaient initialement circulé de manière anonyme, on devrait logiquement constater l’apparition de titres d’attribution variés, comme c’est le cas pour de nombreux écrits de l’Antiquité (notamment l’Épître aux Hébreux).
Lire aussi : « L’Euthanasie en débat » : tu ne tueras point
De plus, si les premiers chrétiens avaient vraiment voulu mentir et inventer les auteurs des Évangiles, pourquoi ne leur auraient-ils pas donné des noms plus populaires ? Pourquoi ne pas avoir remplacé Marc et Luc, des associés méconnus, par deux des Douze apôtres ayant directement côtoyé Jésus ? Matthieu, en plus d’être un apôtre peu connu, était aussi collecteur d’impôts, et les collecteurs d’impôts étaient détestés des Juifs, qui les considéraient comme des collaborateurs des Romains et comme des pécheurs (Mt 9,11).
En somme, mis à part Jean, les noms des évangélistes ne sont pas ceux qui viendraient spontanément à l’esprit d’une personne cherchant à inventer des titres afin de renforcer le prestige et l’autorité de ces textes. Une liste composée de noms plus connus, comme Jean, Pierre, Thomas ou Jacques, aurait été plus attrayante si quelqu’un avait voulu en inventer une. Il est donc raisonnable de penser que l’attribution traditionnelle est correcte.
Vous défendez une datation précoce des Évangiles. Quels sont vos arguments ? En quoi cela renforce-t-il leur crédibilité ?
Il existe aujourd’hui un consensus pour dire que les Évangiles ont été rédigés entre 50 et 90. Dans le livre, j’argumente longuement en faveur d’une datation antérieure à 70 pour les Évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc). Mais même si l’on adoptait la position libérale (entre 70 et 90), cela resterait des dates très primitives : à peine 40 ans après la mort de Jésus pour Marc et 60 ans après pour Jean.
En comparaison, nos meilleures biographies sur la vie d’Alexandre le Grand (Arrien et Plutarque) datent de plus de 425 ans après sa mort ! Ainsi, même si la position libérale était vraie, les Évangiles auraient été rédigés très peu de temps après les faits par rapport aux standards de l’Antiquité. Cela renforce leur crédibilité historique puisqu’il n’y a pas suffisamment de temps pour que des légendes apparaissent.
Vous dites que les évangélistes ont employé un registre narratif très descriptif. Que cela prouve-t-il ?
Un des tests de la véracité des Évangiles réside dans la fidélité de la description des détails historiques et géographiques. Un manque de concordance prouverait que le récit n’est pas historiquement digne de confiance. La concordance, en elle-même, n’est pas une preuve que tout ce qui est écrit est vrai, mais elle démontre simplement que l’écrivain possédait suffisamment de savoir-faire pour produire un récit crédible.
Lorsqu’on analyse de près ce qu’ont écrit les quatre évangélistes, on remarque qu’ils sont très familiers avec une géographie extrêmement détaillée. Ils mentionnent au total 26 villes (dont certaines sont très peu connues, comme Bethphagé et Chorazin). Chez Jean, de nombreux villages de moindre importance sont cités : Aïnone, Cana, Éphraïm, Salim et Sykar. Chez Marc, les déplacements de Jésus sont décrits avec une grande précision géographique (Mc 7,31).
Comment les évangélistes ont-ils pu acquérir une telle connaissance ? Un peu de réflexion suffit à montrer qu’il n’est pas possible que les écrivains aient pu obtenir ces informations par une simple lecture documentée. À l’époque, aucune source ne disposait de toutes ces données. Si leurs informations viennent d’une source orale, alors les récits qu’ils ont reçus devaient être extrêmement précis. Nous sommes face à une alternative : soit les évangélistes ont directement expérimenté les événements, soit les faits leur ont été relatés de manière extrêmement détaillée.
Que l’archéologie nous a-t-elle permis de confirmer ou d’infirmer concernant la véracité des Évangiles ?
Beaucoup de découvertes archéologiques du XXe siècle sont venues confirmer la véracité de certains éléments géographiques et historiques décrits dans les Évangiles, montrant qu’un grand nombre de détails rapportés sont exacts.
– Les recherches archéologiques ont confirmé l’existence historique de Ponce Pilate, mentionné dans l’Évangile (Mt 27,2), grâce à une stèle découverte en 1961 près du théâtre de Césarée Maritime, portant l’inscription : « Ponce Pilate, préfet de Judée ».
– L’Évangile de Luc nous parle d’un certain Lysanias d’Abilène sous le règne de Tibère. Or, l’archéologie moderne a retrouvé près de Damas une inscription datant du temps de Tibère portant le nom de Lysanias, montrant ainsi que Luc disait vrai.
– Dans son Épître aux Romains (Rm 16,23), saint Paul parle d’un certain « Éraste, trésorier de la ville ». Son existence a été confirmée en 1929 à Corinthe, lorsque les archéologues ont mis au jour un pavé rectangulaire mentionnant son nom.
– Nous disposons désormais d’éléments archéologiques venant confirmer l’existence de plusieurs personnages cités dans les Évangiles. Ainsi, le nom d’Hérode le Grand (Mt 2,16-18) figure sur une inscription retrouvée près de l’ancien complexe du Temple de Jérusalem, côté sud. De même, Gallion, le proconsul mentionné en Ac 18,12, a bel et bien existé puisque son nom a été retrouvé gravé dans le calcaire à Delphes. Les fouilles autour du temple d’Apollon ont permis de mettre au jour cette inscription romaine officielle attestant que le gouverneur de la province d’Achaïe à cette époque était un homme nommé Gallion.
– Concernant les bâtiments, la grande synagogue de Capharnaüm citée dans l’Évangile de Luc (7,1-10) a été retrouvée lors des fouilles archéologiques menées en 1968 par le père Corbo. Et il se trouve que la ville de Capharnaüm est bien située « au bord de la mer de Galilée », comme le signale l’Évangile (Mt 4,12).
– Il en va de même pour la piscine de Siloé décrite dans l’Évangile de Jean (Jn 9,7), découverte en 2004. Une autre piscine, celle de Bethesda, a également été mise au jour et possède bien les cinq portiques mentionnés dans l’Évangile (Jn 5,2). Cette découverte est particulièrement intéressante puisque certains exégètes modernistes du début du XXe siècle, comme Alfred Loisy, soutenaient que cette piscine n’avait pas de réalité historique et qu’elle ne devait être qu’un « symbole du judaïsme », les cinq portiques étant selon eux une « allusion aux cinq livres de la Loi ».
– Une autre découverte archéologique récente (1990) est celle de la tombe de la famille de Caïphe, le grand prêtre ayant présidé le procès de Jésus dans les Évangiles (Mt 26,3 ; 57 ; Lc 3,2 ; Jn 11,49).
Ainsi, l’archéologie moderne confirme de jour en jour la fiabilité historique des Évangiles. Ces détails n’auraient pas pu être inventés par des personnes écrivant bien plus tard ou n’ayant jamais vécu sur les lieux décrits avec autant de précision dans les Évangiles. Une telle reconstitution aurait été extrêmement difficile pour des auteurs ne disposant ni d’Internet ni de Wikipédia.
Vous concluez en disant que l’hypothèse d’un complot est intenable. Pourquoi ?
Principalement parce que les premiers chrétiens ont été prêts à faire face à la torture, à la persécution, voire au martyr pour avoir prêché la Résurrection. Or, bien qu’on puisse mourir pour des choses fausses, on ne peut pas mourir pour des choses que l’on sait être fausses. Le fait que les premiers chrétiens aient accepté cette persécution sans renier leur foi montre qu’ils étaient sincères (et donc qu’ils n’ont pas inventé un complot de toutes pièces).
D’ailleurs, le critère d’embarras, cher aux historiens, permet lui aussi de réfuter l’hypothèse complotiste. Si vous voulez inventer une histoire, vous éviterez en général de vous ridiculiser en relatant des détails embarrassants à votre égard. Or, les évangélistes font exactement cela et racontent un bon nombre d’événements qu’ils auraient sûrement évités s’ils avaient voulu mentir.
Lire aussi : Matthieu Lavagna : L’Apologète
Par exemple, les auteurs des Évangiles décrivent souvent les chefs de l’Église comme impulsifs, incompétents, vantards ou stupides. L’Évangile de Marc présente les disciples comme de parfaits incrédules, si bien que, à de nombreuses reprises, Jésus les accuse de manquer de foi (Mc 9,17-19). Ils paniquent lorsqu’ils sont confrontés à une tempête sur le lac de Tibériade (Mc 4,35-41). Ils sont extrêmement lents à comprendre le véritable sens des paroles de Jésus (Mc 4,13 ; 7,18). Lors des moments difficiles, ils agissent en incrédules apeurés. Au lieu de prier avec Jésus à l’approche de sa Passion, ils s’endorment (Mc 14,37-42). Et, quand le Christ se fait arrêter par les grands prêtres, ils prennent la fuite (Mc 14,50).
L’Évangile est particulièrement humiliant à l’égard de Pierre, le chef de l’Église primitive, puisqu’il mentionne que celui-ci se fait sévèrement réprimander par Jésus lorsqu’il s’oppose à sa future mise à mort. Quand Pierre dit au Christ : « Cela ne t’arrivera pas, Seigneur ! » (Mt 16,22), Jésus répond : « Passe derrière moi, Satan. Tu m’es un scandale ; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » (Mt 16,23). Jamais les chrétiens n’auraient inventé un tel événement.
De même, pourquoi se ridiculiser en racontant que ce sont des femmes qui ont trouvé le tombeau vide, en sachant pertinemment que leur témoignage n’avait aucune valeur auprès d’un tribunal juif de l’époque ? Si les Apôtres avaient voulu mentir, pourquoi n’auraient-ils pas raconté que c’étaient eux qui avaient trouvé le tombeau vide et avaient été les premiers témoins de sa résurrection ? Pourquoi raconter avoir fui comme des incrédules apeurés ? Pourquoi raconter la divergence sur la circoncision dans l’Église et dire que ses plus hauts membres n’étaient même pas capables de se mettre d’accord sur cette question ? Pourquoi raconter explicitement que les disciples doutaient (Mt 28,17) ? Pourquoi prendre le risque permanent d’être ridiculisés pour des histoires qu’ils savaient fausses ?
Cela supposerait en outre que les Apôtres aient été des imposteurs masochistes, prêts à mourir pour des mensonges. Bref, l’hypothèse du complot semble intenable. La moindre des choses que nous puissions leur accorder, c’est qu’ils étaient honnêtes et avaient l’intention de rapporter des faits exacts concernant la vie du Christ.






