Avec Julien Leschiera, Mattia Filice est l’autre « sensation » de cette rentrée d’hiver 2023, jouant la même carte du premier roman aussi ambitieux qu’insolite. Et la proposition est franchement séduisante : un pavé épique en vers libres sur l’expérience de l’auteur comme conducteur de trains, édité par l’exigeante et audacieuse maison P.O.L, voilà qui pouvait nous changer des romans de profs ou de khâgneuses, et du petit pâté narcissique écrit trop plat. Malheureusement, le résultat n’est vraiment pas à la hauteur de pareilles promesses. On était prêt à partir sur des phrases coupées comme répondant à la logique de rails invisibles, à se laisser conduire par le mécano-poète, sauf que le trajet s’avère aussi lent qu’ennuyeux. On perçoit bien les intentions : tenter d’inventer une langue au rythme ferroviaire en intégrant le jargon et les acronymes du métier, les réminiscences de la grand-mère italienne et des références cinématographiques tout en décrivant les étapes de la carrière comme autant de stations initiatiques faisant écho aux romans de chevalerie.
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Oui, le projet est terriblement excitant, mais une fois réalisé, il tombe à plat. Les phrases sont banales, les descriptions de l’apprentissage et des tests s’éternisent, les anecdotes rapportées de voyageurs ou d’employés demeurent dérisoires (que ce soit Kamal qui transforme sa cabine en garçonnière ou tous les mécanos qui se démènent pour ramener son doudou oublié dans un train à la fille d’un collègue, tout cela n’est ni si passionnant ni si extraordinaire). La grand-mère ânonne des banalités, les références cinématographiques encombrent le texte sans rien lui apporter, les jeux typographiques se résument à des effets de manche sans intérêt, et les comparaisons avec les chevaliers du Graal manquent tellement de pertinence qu’elles sonnent artificielles et contribuent seulement à alourdir l’ensemble.
Ç’aurait été bien de dérailler un peu plus
Arrive l’acmé du métier de cheminot français : la grève. « Au petit matin / sous les projos du dépôt / les néons tremblotants / des groupes se forment / et se rendent au triage / pour convaincre / sous le regard de l’huissier / ceux qui doivent dégarer / Nous marchons sur le ballast / et devant les portes des usines / pour entraîner celles et ceux qui sont aussi attaqués / le poumon se contracte / comme un ischio-jambier proche de la ligne d’arrivée ». Supprimons les retours à la ligne et il ne reste qu’une prose ou grise ou pompeuse. L’événement est présenté comme une belle tentative de révolution toujours à recommencer et dont pourrait s’inspirer le reste de la société : ainsi sont orchestrés les lieux communs de la mythologie cégétiste. Filice s’extasie sur ce moment où les petits enfin s’expriment et où la chaîne de solidarité s’amorce spontanément.
Tout reste dramatiquement simpliste et c’est un autre défaut du livre que sa franche niaiserie dissimulée sous la maladresse de ses audaces formelles
Pourquoi pas, mais tout reste dramatiquement simpliste et c’est un autre défaut du livre que sa franche niaiserie dissimulée sous la maladresse de ses audaces formelles. Des premières pages jusqu’aux dernières, l’auteur ne fonce jamais qu’au sein d’un monde désespérément binaire, avec des employés tous émouvants, maladroits, gracieux, braves, sympathiques, sans cesse confrontés à des formateurs, des patrons ou des décideurs qui ne peuvent jamais être suggérés autrement que sinistres et impitoyables. Un monde avec des milliers d’enfants gentils que malmène la même clique d’adultes sans scrupule. Que d’acrobaties pour ne refourguer, à la fin, que ces désolantes facilités. Décidément, ç’aurait été bien de dérailler un peu plus.

P.O.L., 368 p., 22 €





