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Mégabassines : « On finance avec nos impôts un modèle agricole qui est à bout de souffle »

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Publié le

7 novembre 2022

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Des militant écologistes ont défrayé la chronique en manifestant contre la construction de retenues d’eau, baptisées « mégabassines », à Sainte-Soline dans les Deux-Sèvres, à destination de coopératives d’agriculteurs. Christophe Mori est maître de conférences en hydrobiologie à l’université Pasquale Paoli de Corte : plutôt que de s’émouvoir de la seule construction de ces mégabassines, il préconise de revoir entièrement notre système agricole pour se préparer au changement climatique qui vient.
mégabassine

Que penser de ces mégabassines d’un point de vue écologique ? Risquent-elles d’abîmer les nappes phréatiques ?

Le souci principal, c’est que l’État préfère, plutôt que de financer la fin des pesticides et des engrais chimiques, financer du stockage d’eau. Il est quand même incroyable que nos impôts filent là-dedans en lieu d’améliorer la qualité des sols. L’un et l’autre ne sont pas en soi exclusifs, mais s’il y a de l’argent à mettre, autant que ce soit là où il faut, c’est-à-dire dans l’anticipation et le changement de nos pratiques : il faut changer nos culture. Mais là, c’est surtout l’Union européenne qui nous joue un tour en finançant à l’hectare le maïs, par exemple. Un rapport paru l’année dernière montrait que 70 % des surfaces agricoles françaises étaient destinées à nourrir le bétail, ce qui est délirant et interroge sur la consommation de viande. Cependant, il faut remettre ça dans le contexte international pour voir ce que subissent nos agriculteurs, avec une concurrence internationale, et du dumping social, environnemental et économique. Nos agriculteurs sont dans un modèle agrochimique dont ils n’arrivent pas à se défaire : il faudrait les y aider. Ils ont été mis au pied du mur, ils peuvent rien faire d’autre que de la retenue et du stockage, parce qu’ils sont obligés d’irriguer.

Mais techniquement, ces retenues sont-elles bonnes ou destructrices ?

Ça ne poserait pas de problème de stocker cette eau du 1?? novembre au 31 mars. Et les arrêtés préfectoraux vont dans ce sens, qui demandent que ce soit stocké l’hiver. Mais il faut voir qu’il y a deux types de nappes d’eau. Il y a des nappes d’eau superficielles qui sont dites « libres », c’est-à-dire que quand il pleut, elles se recomposent rapidement. Et il y a des nappes qui sont dites « captives », plus profondes et dont le temps de renouvellement n’est pas connu. Si on pioche dans les nappes superficielles libres, ça pose moins de problèmes. Mais si cette eau est stockée dans les « mégabassines », à l’air libre, il y a de l’évaporation, de l’ordre de 30 à 50%, et jusqu’à 60 % parfois, c’est-à-dire que la moitié de l’eau que l’on pompe disparaît. Et cette eau est pompée électriquement, ce qui crée aussi un problème énergétique. Mais si l’on se met à la place de l’agriculteur, il est toujours délicat de lui dire qu’il ne faut pas pomper : il faut lui proposer des solutions. Le problème, c’est qu’on n’anticipe pas.

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On sait que ce souci sera de plus en plus prégnant et même si l’été prochain sera plus arrosé, dans les années à venir, les cultures demeureront inchangées. Par exemple, chez moi en Corse, on cultive des clémentines : dans 30 ou 40 ans, elles disparaîtront, il n’y en aura plus. Mais on n’anticipe rien, comme d’habitude. Pour le maïs, c’est aussi catastrophique, puisqu’il pompe toute cette eau.

Ces mégabassines sont donc une mauvaise solution à un vrai problème ?

Si l’on pompe les nappes pendant l’hiver, la rivière aura tendance à s’assécher l’été. C’est ce qui arrive en France actuellement, où l’on a perdu 10 à 15% des cours d’eau. En Corse, sur 3000 kilomètres de cours d’eau, on en a déjà perdu près de 450. Ce qui fait, entre autres, qu’il n’y a plus d’insectes.

Il faut connaître localement le cycle de l’eau : si l’on prélève l’eau d’une nappe libre, qui est capable de se regonfler avant le 31 mars, qui est capable d’alimenter les rivières environnantes et donc la biodiversité, il n’y a pas de souci. Mais encore faut-il que l’efficacité de cette eau soit avérée : il ne faut pas qu’une fois stockée, elle s’évapore. Il faut la couvrir, certains le font, mais ça coûte très cher car ce sont quand même de très grandes structures – les plus grandes font un demi-million de mètres cubes et en général au moins 100?000 mètres cubes.

« Si l’on continue à construire ces mégabassines, de plus en plus d’agriculteurs vont s’installer, et perpétrer leur culture agrochimique »


Christophe Mori

Pourquoi l’État soutient-il ces projets alors ?

Dans sa proposition, l’État procure une aide à des coopératives d’agriculteurs, à condition qu’ils convertissent une partie de leur culture en bio, qu’ils fassent du démembrement partiel, pour favoriser la biodiversité. Le deal est intéressant, mais il faudrait qu’il soit réel. Et selon beaucoup d’associations, ça ne se fait pas.

Alors que ce deal est l’avenir : nos sols sont stérilisés, les sols sont morts. Actuellement, on y met juste ce dont on a besoin, c’est-à-dire la graine déjà entourée de pesticides, et de l’engrais autour avec des fongicides, etc. Ce modèle agrochimique date des années 50 et on a du mal à s’en départir, surtout quand on est en concurrence avec le milieu extérieur et quand l’Europe favorise la concurrence entre pays européens, sans compter tous les traités de libre-échange qui n’en finissent plus. On met la France en concurrence avec des pays où la main d’œuvre ne coûte rien et où les cultures dévastent des forêts, ce qui crée des casse environnementales massives.

La pire exemple, ce sont la Malaisie et l’Indonésie, où l’on supprime les forêts primaires où se trouvent les derniers grands singes. Ça laisse augurer pour nous de grosses difficultés, parce que les grands singes sont nos cousins qui captent les premiers et mettent en concurrence les virus, les microbes et les bactéries : après eux, c’est nous. Le dernier rapport de l’IPBS montre que les maladies virales ont augmenté de 500 % en 50 ans, en faisant disparaître des espèces qui nous ressemblent.

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Une fois de plus, un fait qui arrive de façon ponctuelle comme dans les Deux-Sèvres est révélateur de notre incapacité à changer et à trouver des solutions en amont. On raisonne en aval et la question est : est-ce que ces mégabassines sont une solution pour s’adapter au changement climatique ? La réponse est non. Ça ne permettra pas, à terme, de recomposer la réserve d’eau et d’améliorer la biodiversité qui, elle, va favoriser les cultures. Il faut voir les choses dans leur ensemble.

Il faut donc les détruire ?

Si on le fait dans les règles de l’art, pendant des périodes hivernales et que ça n’a pas de conséquences sur les débits des cours d’eau environnants, pourquoi pas ? Mais il faut faire attention : dans les années 80, en Adour-Garonne, les agriculteurs n’étaient pas contents parce qu’ils n’avaient pas assez d’eau. Ils ont donc construit des retenues collinaires. Moralité : 30 ans plus tard, dans les années 2010-2015, ils voulaient encore de nouvelles retenues collinaires parce que ça avait créé une dynamique, et que de plus en plus agriculteurs s’étaient installés pour faire du fourrage pour le bétail. Si l’on continue à construire ces mégabassines, de plus en plus d’agriculteurs vont s’installer, et perpétrer leur culture agrochimique. Le scandale, dans le fond, c’est qu’on finance avec nos impôts un modèle agricole qui est à bout de souffle et qui est ouvert aux quatre vents du monde. C’est consternant. On en a rendu nos sols d’une pauvreté terrifiante. Il faut essayer de faire du démembrement, c’est faisable, et la production, contrairement à ce qu’on pense, s’en portera mieux et se délivrera à la fin des grands lobbys chimiques. Encore faut-il en avoir la volonté.

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