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Trou gascon : la renaissance de l’armagnac

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Publié le

1 avril 2022

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Longtemps confiné dans une image vieillotte, il profite aujourd’hui de l’engouement pour les alcools premium: moins de marketing pour davantage d’authenticité. Au pays de l’armagnac, les Gascons prennent l’offensive. Ils modernisent cet alcool en conservant les origines.
Armagnac

Quel est le point commun entre la vodka et l’armagnac ? Aucun! Si ce n’est l’envie furieuse d’absorber un alcool fort qui vous transporte ailleurs. L’armagnac sent bon les mousquetaires et le patois du sud ouest. Dans l’imaginaire collectif, il se situe au sud de Cognac, tout là-bas vers les Pyrénées. À la fin du repas, papi et mémé sortaient la bouteille de leur fausse armoire normande, pour régaler les invités. C’est tout cela l’armagnac, de vieux souvenirs et un accent du terroir à couper au couteau. Tout ! Peut-être pas, car une bande d’irréductibles entrepreneurs (oui, cela existe encore en France) ont décidé de rajeunir l’armagnac. À les entendre, il s’agit d’un trésor national. Les fins connaisseurs et autres artistes du lever de coude considèrent l’armagnac comme une boisson d’élite. Sur les 16 milliards de bouteilles de spiritueux commercialisées dans le monde, seules 5,5 millions contiennent de l’armagnac. Un Petit Poucet parmi les géants du whisky (1,6 milliard), de la vodka (5 milliards) et du cognac (205 millions). Cognac, c’est le frère ennemi ! Apparu vers 1530 alors que l’eau-de-vie d’armagnac est connue depuis 1310, le cognac a pris le pas au fil des siècles sur l’armagnac. L’accès facile à la mer et l’investissement massif des familles du négoce ont permis l’expansion du cognac dès le XVIIe siècle.

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 Plus enclavés dans leur terroir, les Gascons sont restés fidèles à l’artisanat plus qu’au marketing. Alors que le cognac est dominé par les maisons de négoce, l’armagnac est une eau-de-vie de producteurs. Ces derniers assurent 70 % de la production quand les négociants produisent le reste. Cette kyrielle de producteurs est une mosaïque de terroirs, de cépages et de savoir-faire. Aucune autre eau-de-vie ne possède une telle variété.

Cette variété a un contrecoup: la taille modeste du vignoble. En 1893, le vignoble armagnacais couvre 108 000 hectares. Apparaît alors un insecte américain microscopique répondant au doux nom de phylloxera. En quelques années, il détruit le vignoble. En 1909, le vignoble des Gascons s’étale sur 50 000 hectares. Aujourd’hui il est stabilisé autour de 20 000 hectares situés sur trois départements : le Gers, les landes et quelques communes du Lot-et-Garonne. Le pays de l’armagnac se divise en haut et bas. Le Haut-Armagnac se situe vers les Pyrénées et le Bas s’ouvre vers les Landes et la Garonne. 70 % des producteurs se situent à l’ouest dans le bas Armagnac (département du Gers).

La proximité avec l’Espagne confère aux Gascons une position stratégique. Dès le Moyen Âge, ils bénéficient du savoir-faire de la distillation dont disposent les Arabes qui occupent l’Andalousie. Les Gascons obtiennent des appareils munis d’un système de refroidissement. Système qui permet de liquéfier les vapeurs : l’eau-de-vie est née !

En 1819, il y avait 155 tonneliers dans le département du Gers. Aujourd’hui il en reste trois

Au XVIIe siècle, les navigateurs hollandais assurent l’essor de l’armagnac. Les commerçants bataves recherchent une boisson enivrante qui puisse tolérer le voyage en bateau. Au cours des trajets en mer, ils s’aperçoivent que l’eau-de-vie se bonifie. À l’origine blanche et claire, l’eau-de-vie conditionnée en fût de chêne acquiert une couleur, une rondeur et de nombreux arômes. Les techniques de vieillissement sous bois apparaissent.

Au début du XIX e siècle apparaissent les grandes maisons d’armagnac. Parmi celles-ci, les Dartigalongue installée en 1838 à Nogaro. Cent soixante-douze ans plus tard, Françoise Dartigalongue dirigeante sans descendance, convainc l’époux de sa nièce Virginie de prendre les rênes de l’entreprise familiale. « Franchir le pas n’était pas évident, explique Benoit Hillion, j’étais ingénieur agronome à Paris et je n’avais pas l’esprit d’entreprendre. Mais l’authenticité de l’armagnac m’a séduit. Françoise a toujours insisté sur l’importance de tenir dans le temps. La maison Dartigalongue doit être présente dans 100 ans, nous ne faisons que passer ».

Il y a vingt ans les Dartigalongues ont vendu leurs vignes pour se concentrer exclusivement sur l’élevage d’armagnac. « Nous achetons des eaux-de-vie blanches, poursuit Benoit Hillion, nous les sélectionnons suivant les terroirs et nous les mettons en tonneaux ». Sans la vigne, il n’y aurait pas d’eau-de-vie mais sans le chêne il n’y aurait pas d’armagnac. C’est le chêne gascon qui donne sa couleur et ses arômes à l’eau-de-vie. Depuis les Celtes, la fabrication des tonneaux n’a pas changé.

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Pour faire un beau tonneau de 400 litres, il faut d’abord choisir un chêne pour sa rectitude, son diamètre (60-70 cm) et l’absence de nœud. Lorsque l’arbre est abattu, il contient 80 % d’humidité. Il convient de le réduire en forme de la !es (les merrains) qui sont disposées à l’air libre afin de sécher. Les fibres du bois se referment et emprisonnent de subtiles saveurs. En 1819, il y avait 155 tonneliers dans le département du Gers. Aujourd ’hui il en reste trois.

« Une fois l’eau-de-vie mise en tonneau, poursuit Benoit Hillion, nous assistons à des phénomènes chimiques comme l’extraction de composés issus du bois ou l’évaporation de l’alcool. Mais ce travail patient ne suffit plus. On ne peut rien vendre aujourd’hui sans un peu de marketing ».

Une conclusion désagréable pour de nombreux Armagnacais mais parfaitement comprise par un trio d’amis. Augustin Chatenet, Edgar Anagnostou et Édouard Boyer sont les propriétaires de l ’armagnac Armin. « Edgar et moi avons travaillé pendant 10 ans dans le groupe Pernod Ricard, explique Edouard Boyer. En 2020 nous nous sommes lancés dans une création de marque avec la conviction que l’armagnac est une pépite nationale ».

La stratégie des trois amis: dépoussiérer l’image vieillotte de l’armagnac. Ils choisissent un packaging coloré en rupture avec les étique !es traditionnelles des bouteilles d’armagnac. Pour ménager les sensibilités, ils sont assez malins pour choisir un nom de marque ancré dans l’histoire : Armin. En 507, lors de la bataille de Vouillé, Armin (le puissant guerrier en vieux germanique) bat les Wisigoths. En récompense de cette victoire qui ouvre aux Mérovingiens l’Aquitaine, Clovis lui remet une terre aux collines dorées de vignes. Le pays d ’Armin est appelé Arminiacus puis Arminhac pour enfin devenir l ’Armagnac.

Les barmen inventent de nouvelles recettes où l’armagnac remplace les alcools bruns

« L’armagnac n’est plus la boisson de Papi, affirme Edouard Boyer, il ne doit plus être considéré exclusivement comme un digestif. On peut consommer l’armagnac lors de l’apéritif ». Les trois associés souhaitent profiter de l’engouement mondial pour les cocktails. Les barmen inventent de nouvelles recettes où l’armagnac remplace les alcools bruns (rhum, cognac, whisky). « Nous avons inventé un apéritif frais et parfumé: l’Armin Tonic, martèle Edouard Boyer, dans notre cocktail l’armagnac remplace le gin ».

L’armagnac porte les valeurs françaises. La taille modeste de son vignoble est aujourd’hui sa force. L’eau-de-vie gasconne est un remède à la sinistrose actuelle : vivre un instant comme le bateau ivre pour être cloué au poteau des couleurs !

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