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Mesurer le monstre ?

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Publié le

31 octobre 2019

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Peut-on mesurer scientifiquement un monstre dont on ne sait par ailleurs qu’une seule chose, qu’il est monstrueux, et qu’il faut, par conséquent, le combattre ? C’est à ce curieux exercice que se livre depuis quelques années un groupe international d’universitaires appelé Team Populism, dont les principaux initiateurs appartiennent à la Central European University financée par George Soros.

 

 

L’instrument de mesure imaginé par Team Populism se fonde sur la définition « idéationnelle » du populisme établie par le politiste Cas Mudde, qui en identifie trois composantes : en premier lieu, le fait de concevoir le peuple comme un groupe homogène et d’insister, dans l’ordre politique, sur sa souveraineté ou sur l’idée de volonté générale ; en second lieu, des positions anti-élitistes sous tendues par l’idée que l’élite toute-puissante a pris, de façon illégitime, le contrôle du peuple qu’elle manipule en fonction de ses propres intérêts ; en troisième lieu, une vision manichéenne de la politique selon laquelle tout compromis avec l’adversaire est inacceptable, ce qui laisse peu de place au pluralisme.

« Le populisme étant un concept multidimensionnel situé à l’intersection de ces trois dimensions, chacune d’entre elles doit faire l’objet d’une mesure séparée », à partir de la fameuse C-Scale (conservatism scale) conçue en 1968 par Glenn Wilson et John Patterson. Concrètement, il s’agira de soumettre la personne interrogée à une double série de questions, la première comportant des assertions typiquement populistes, la seconde, des positions typiquement anti-populistes, le « niveau de populisme » étant ainsi calculé en fonction du total des réponses, plus ou moins favorables ou hostiles.

 

Lire aussi : Le moment populiste

 

Mesurer scientifiquement le populisme ?

Enfin, précise Team populism, lorsqu’il s’agit de déterminer le niveau de populisme d’une personne qui n’est pas directement interrogée, les réponses correspondantes, ne pouvant être données par cette personne, le seront par un « panel d’experts principalement constitué de journalistes, de biographes et de spécialistes des sciences sociales, à qui l’on demandera alors de répondre à ces questions en se mettant à la place de ces politiciens » : par exemple, il leur reviendra de déterminer quelle aurait été la réponse de Donald Trump, de Nigel Farage, de Viktor Orban ou de Steve Bannon à telle question, renvoyant à une position présumée caractéristique du populisme. Et voilà comment l’on pourra mesurer avec une précision absolue le degré de populisme ainsi que son évolution, dans le mauvais sens ou dans le bon – car au fond, telle est bien sûr la seule question. Mais tel est aussi le problème : celui de la valeur scientifique d’une telle mesure.

Enfin, l’exercice paraît encore plus périlleux lorsqu’il s’agit de déterminer si un tiers (comme un leader politique) est ou non populiste, puisqu’alors, c’est à un « panel d’experts » que l’on demandera de répondre à sa place : un panel dont il faudra par conséquent présumer les connaissances, l’objectivité et la sincérité, de même qu’il faudrait également présumer la neutralité politique et idéologique de ceux qui les auront désignés pour faire partie dudit panel.

Des critères très discutables

Si l’on analyse les étapes successives de la procédure, on doit d’abord s’interroger sur la définition du populisme qui en constitue le point de départ, et donc, sur les trois critères mis en avant. Le premier, qui se résume à l’affirmation de la souveraineté du peuple, correspond à la définition classique de la démocratie telle qu’elle figure par exemple dans la formule du président Lincoln reprise par la Constitution de la République française (« Du peuple, pour le peuple, par le peuple ») ; le second critère (la dénonciation d’une élite ayant illégitimement dépouillé le peuple de ses pouvoirs) est présent dans pratiquement tous les systèmes lors des époques de transition révolutionnaire, et quasiment toujours absent une fois que la prise du pouvoir a été stabilisée ; le troisième critère, enfin, (une vision manichéenne de la politique conduisant à refuser toute compromission avec des adversaires identifiés à des « méchants ») a presque toujours caractérisé les partis gouvernementaux en France, que ce soit sous la IIIe République (avec l’exclusion des cléricaux et des conservateurs), sous la IVe (avec l’exclusion des communistes) ou sous la Ve (avec l’exclusion du Front National à partir de l’essor de celui-ci dans les années 1980), tandis qu’à l’inverse, les mouvements dits populistes se montrent souvent désireux de nouer des alliances avec les partis « mainstream » afin de sortir de la marginalité (Front National) ou d’accéder au pouvoir (Lega italienne, FPÖ autrichien, etc). Au total, ce triple critère s’avère donc d’une pertinence fort discutable, qu’on le considère dans ces différents éléments, ou de façon globale : en France, le seul parti pleinement populiste de l’histoire serait en effet le Club des Jacobins du temps de Robespierre.

 

Lire aussi : La faute aux élites ?

 

Manque de sérieux

Si, ensuite, on examine la manière dont cette définition se trouve mise en œuvre afin de déterminer le niveau de populisme, on est bien obligé de reconnaître que le doute subsiste, notamment en ce qui concerne le double questionnaire (positions favorables/ positions défavorables au populisme), inspiré de la « C-Scale » adaptée par la Central European University. Car ce modèle épistémologique ne semble pas d’un sérieux irréprochable, si l’on considère la manière dont il a été inventé, que Wilson lui-même a racontée en 1984. Pendant son enfance, explique-t-il, chaque dimanche, ses grands-parents venaient jouer aux cartes à la maison, ce qui lui permit de se familiariser avec les réactions absolument prévisibles de son grand-père dès lors que l’on évoquait telle ou telle question sociale ou politique, qu’il s’agisse de la contraception, de concubinage ou d’étudiants barbus. L’idée lui vint alors que les réactions émotionnelles à certaines formules étaient, au fond, plus déterminantes que les arguments rationnels, lesquels ne constituaient au mieux qu’un habillage venant après coup justifier ces émotions. Après avoir lu l’étude d’Adorno sur La Personnalité autoritaire et rapproché celle-ci de son grand-père, l’idée lui vint ensuite de rédiger un questionnaire à partir de formules jugées par lui typiquement conservatrices (celles de son grand-père) et de formules parfaitement libérales (les siennes), susceptibles de susciter des réactions émotionnelles immédiates. Wilson, alors étudiant en doctorat, et un collègue de bureau, Patterson, établirent ainsi une liste de cinquante entrées, moitié conservatrices, moitié libérales, permettant selon eux d’établir avec une précision totale la situation de la personne interrogée sur « l’échelle du conservatisme », la fameuse « C-Scale », adoptée depuis lors comme un modèle d’une fiabilité incontestable… Incontestable, à condition d’admettre la définition préalable de ce que l’on cherche (le conservatisme dans le cas de Wilson, le populisme dans celui de TP) et de ce qui en constituerait l’antithèse : ce qui pose un problème presque insoluble (du moins pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir, comme Glenn Wilson, un grand-père acariâtre à même de constituer l’archétype de ce qu’ils prétendent mesurer).

En somme, la valeur scientifique de tout ceci paraît bien faible, pour ne pas dire plus – et il semble illusoire de prétendre mesurer de façon fiable le niveau de quelque chose que l’on ne parvient pas sérieusement à définir, dans le seul but de le stigmatiser et de le « guérir ».

Une prétendue neutralité

Enfin, l’exercice paraît encore plus périlleux lorsqu’il s’agit de déterminer si un tiers (comme un leader politique) est ou non populiste, puisqu’alors, c’est à un « panel d’experts » que l’on demandera de répondre à sa place : un panel dont il faudra par conséquent présumer les connaissances, l’objectivité et la sincérité, de même qu’il faudrait également présumer la neutralité politique et idéologique de ceux qui les auront désignés pour faire partie dudit panel. En somme, la valeur scientifique de tout ceci paraît bien faible, pour ne pas dire plus – et il semble illusoire de prétendre mesurer de façon fiable le niveau de quelque chose que l’on ne parvient pas sérieusement à définir, dans le seul but de le stigmatiser et de le « guérir ».

 

 

Frédéric Rouvillois

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