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La faute aux élites ?

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Publié le

31 octobre 2019

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Le populisme est-il une réponse à la trahison des élites en Occident ? Le phénomène est plus complexe. Car plus encore qu’une trahison qui supposerait qu’on ait partagé auparavant un même destin commun, le comportement des élites traduit en fait un désir de sécession par rapport au peuple.

 

 

 

Avant la « crise des Gilets jaunes », la France avait pris la mauvaise habitude de toiser avec condescendance ces irresponsables de Britanniques capables d’envisager un « Brexit » ou ces fous d’Américains qui portèrent un Donald Trump à la Maison blanche. Une fois de plus, nous fûmes rappelés à la modestie : nous savons désormais que notre système politique est tellement sclérosé qu’il ne serait même pas en mesure de produire un Trump ni de débattre publiquement d’un éventuel « Frexit ». En France, nous l’avions oublié, c’est d’une autre manière que sont abordés les sujets qui fâchent : par l’émeute, la violence, le chaos, dans l’attente de l’homme providentiel. En quelques mois, nous fûmes renvoyés aux fondamentaux les plus remuants de notre Histoire.

 

Lire aussi : Le moment populiste

 

Rêveuse néo-bourgeoisie

« Déjà avant l’écroulement final, la France est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractère d’hommes publics », écrivait Hippolyte Taine au XIXe siècle. Comme d’habitude, en période troublée, court l’antique suspicion de « trahison des élites ». Hypothèse somme toute rassurante : la trahison implique qu’entre « grands » et « petits » il y ait conscience d’un destin commun, que les premiers se sentent des devoirs à l’égard des seconds. Hélas, nous n’en sommes plus là. Davantage que d’une trahison, sans doute faudrait-il parler d’un oubli du peuple français par les puissants en charge de sa protection. Ces dernières décennies se passèrent comme si la France s’était évanouie de leur horizon intellectuel et moral. Une telle désaffection est récurrente dans notre histoire, mais rarement atteignit une telle ampleur, sauf, peut-être, pendant la guerre de Cent Ans. Chevènement le premier avait, dès la fin du siècle dernier, alerté l’opinion sur l’avènement de « nouvelles élites mondialisées ». Constat juste mais partiel : c’est de la domination d’élites paradoxalement mondialisées mais « pauvres en monde » dont nous souffrons, ces fameux « Nowhere » évoqués par David Goodhart. Cette néo-bourgeoisie planétaire, amnésique, fière de son « globish », de ses MBA, ne connaît du monde que ce que sa vie professionnelle et son mode de vie nomade lui permettent d’entrevoir, au fond bien peu de choses, d’où ses multiples bévues. Pas plus qu’elle n’eut le pressentiment de la crise de 2008, elle ne comprit la « vague populiste » de l’année 2016. Elle qui longtemps instruisit le procès en « ringardise » de son propre peuple, étonne désormais par sa ploucquerie : la plupart de ses idées et représentations sont d’une autre époque, celle des années 70, au mieux, des années 80. C’est elle, et la masse conséquente de ses admirateurs imbéciles, qui, dans un bel élan de candeur, portèrent en 2017 au pouvoir un candidat promettant de faire entrer pour de bon, avec trois décennies de retard, notre pays dans l’ère néo-libérale. C’est peu dire que la France ne donne plus le ton ; quant à ses hâbleries, elles ne trompent personne : c’est à l’arrière-garde du monde développé que, piteusement, elle crapahute aujourd’hui.

Cette clique irresponsable – et donc coupable – inapte à la remise en cause, rendue obtuse par l’entre-soi, l’arrivisme et le « politiquement correct », aura méthodiquement organisé son impuissance. Comment donc pourrait-elle défendre ses compatriotes à l’ère du « renversement du monde » (Hervé Juvin) ?

Un bon nombre de Français devinèrent qu’il n’y a rien à attendre d’élites à ce point oublieuses des invariants du politique qu’elles parvinrent, en une génération, à larguer les attributs de la souveraineté nationale, à encourager l’immigration de peuplement, à désindustrialiser le pays, à détruire jusqu’à leur propre légitimité en bafouant le résultat des référendums par exemple, ou en « arrangeant » les élections, bref, à ruiner, comme disent les sociologues dans leur patois, « notre capacité à faire société », à créer de l’« en-commun ». Cette clique irresponsable – et donc coupable – inapte à la remise en cause, rendue obtuse par l’entre-soi, l’arrivisme et le « politiquement correct », aura méthodiquement organisé son impuissance. Comment donc pourrait-elle défendre ses compatriotes à l’ère du « renversement du monde » (Hervé Juvin) ? Et pourtant il faut les plaindre, Pareto l’a écrit : « L’Histoire est le cimetière des aristocraties ».

 

Lire aussi : Boutin, Dard & Rouvillois : Tout savoir sur les populismes

 

L’âge des révoltes

Comment en sommes-nous arrivés là ? Emmanuel Todd, qui a retrouvé sa lucidité, propose dans son dernier essai (Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Seuil) une explication en livrant une critique inattendue du système méritocratique des pays occidentaux. Celui-ci, qu’il baptise « Académia », parce qu’il est fondé sur une compétition effrénée, générerait reproduction sociale, docilité, standardisation des esprits. Surtout, il donnerait naissance à une nouvelle caste asociale, utilitariste, inapte au sentiment du devoir car intimement convaincue de ne devoir rien à personne et tout à son propre talent. De manière perverse, le diplôme deviendrait alors certificat de conformité intellectuelle et son obtention annihilerait le goût désintéressé du savoir. Ainsi serait née une « plèbe d’en-haut » inconséquente et philistine. Comment lui donner tort ? Pour s’en convaincre, il suffit de comparer, par exemple, la bibliothèque d’un médecin du premier vingtième siècle à celle d’un de ses actuels confrères. Le cursus honorum français classique le confirme : chez nous, réussir implique avant tout être fort en mathématiques pour intégrer une grande école de commerce ou d’ingénieurs, y acquérir quelques compétences techniques et surtout, y apprendre à « se vendre » au plus offrant.

Dans ce contexte, la « crise des Gilets jaunes » fut un salutaire sursaut de dignité. Hélas, dans le même temps, la France fut reprise par d’anciens maux, ses vertiges horizontaux, qui la font régulièrement vaciller quand l’avenir s’évanouit : égalitarisme, sans-culottisme, fièvre utopique, dont les effets furent amplifiés par des « réseaux sociaux » envahis de milliers de Babeuf 2.0, rêvant démocratie directe et nouvelle « conjuration des égaux ».

Fort logiquement, les puissants oublièrent des décennies durant la singularité du peuple français alors réduit à un agrégat de « populations » composées de simples producteurs-consommateurs, habitants de vagues « territoires » et remplaçables à merci. Dans ce contexte, la « crise des Gilets jaunes » fut un salutaire sursaut de dignité. Hélas, dans le même temps, la France fut reprise par d’anciens maux, ses vertiges horizontaux, qui la font régulièrement vaciller quand l’avenir s’évanouit : égalitarisme, sans-culottisme, fièvre utopique, dont les effets furent amplifiés par des « réseaux sociaux » envahis de milliers de Babeuf 2.0, rêvant démocratie directe et nouvelle « conjuration des égaux ». En vain, bien entendu : aucune société ne peut se dispenser d’élites pour la simple raison qu’aucune activité humaine ne peut s’exercer pleinement sans une hiérarchie elle-même portée par une certaine idée de l’excellence.

Reste peut-être une autre voie, jadis empruntée par la France dans un contexte plus pénible encore, voie qui consisterait à favoriser l’émergence de nouvelles élites en engageant une autre « réforme intellectuelle et morale ». Tant il est vrai que pour ranimer l’âme de la France il faut toujours commencer par la tête.

Il y a trente ans, Christopher Lasch écrivait La Révolte des élites, ouvrage prémonitoire dans lequel il constatait que les dirigeants des pays occidentaux faisaient sécession avec leurs peuples, sécession en laquelle il voyait une menace pour l’avenir. Il est souvent oublié que cet ouvrage se voulait, par son titre, une contradiction de celui d’Ortega Y Gasset La Révolte des masses, paru en 1929, dans lequel ce dernier pensait pour sa part que c’était les masses désaffiliées, égalitaristes, indifférentes au passé, qui menaçaient de ruiner la civilisation. Il est aujourd’hui admis que les thèses du premier ont infirmé celles du second. Nous en sommes moins convaincus et oserons cette triste hypothèse : et si nous assistions à la conjugaison des deux phénomènes ? Nous serions alors entrés dans l’âge des révoltes caractérisé par l’affrontement sans fin des masses et des élites. Perspective désespérante s’il en est. Bien sûr, il est toujours possible de se consoler en se persuadant que nos errements ne seront pas vains, que certainement ils seront riches d’enseignements pour les peuples en ascension, asiatiques par exemple, auxquels nous fournirons un joli contre-exemple. Piètre consolation en vérité qui n’arrangera en rien la sale gueule de notre avenir. Reste peut-être une autre voie, jadis empruntée par la France dans un contexte plus pénible encore, voie qui consisterait à favoriser l’émergence de nouvelles élites en engageant une autre « réforme intellectuelle et morale ». Tant il est vrai que pour ranimer l’âme de la France il faut toujours commencer par la tête.

 

 

François Gerfault

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