Comment évaluez-vous les résultats des élections municipales à Nikši ?
Cette élection montre plusieurs évolutions importantes. Dans la ville natale du président actuel Milo Djukanovic, qui a dominé la scène politique monténégrine depuis les années 1990, il est très intéressant de voir apparaître une opposition à son pouvoir autoritaire. Après les processions religieuses très suivies de l’an dernier puis la victoire aux élections législatives de l’opposition pro-serbe, il semble clair que les citoyens souhaitent une alternative à tous les niveaux.
En second lieu, la coalition à la tête de la municipalité est formée de deux listes différentes : « Pour l’avenir du Monténégro » menée par Zdravko Krivokapic et « Paix pour notre pays » dirigée par Momo Koprivica, ce qui montre que les Monténégrins ont opté pour une coalition et une politique de compromis. C’est un fait nouveau dans un Monténégro dirigé depuis plus de 30 ans par le DPS (Parti Démocratique socialiste), et qui de fait le rapproche des usages dans les démocraties occidentales. Enfin, je pense que ces bons résultats pour l’un des partis de la liste « Pour l’avenir du Monténégro », le Front Démocratique (DF), qui est déjà le parti-pivot au pouvoir dans le gouvernement central, vont permettre de faire avancer plus aisément les réformes politiques et économiques nécessaires au pays.
Quelle est la signification de cette élection à l’échelle du Monténégro ?
Je pense que la victoire de l’opposition au régime autoritaire est importante pour tout le pays, et pour cause, tous les analystes avaient les yeux rivés sur ces résultats. La coalition « Pour l’avenir du Monténégro» (DF/SNP) va pouvoir à l’échelle locale mieux représenter la population majoritairement serbe de la municipalité, ce qui n’était pas le cas du DPS.
Lire aussi : « La putain du Califat », un titre sans concession sur la tragédie choquante des chrétiens d’Irak
Ce résultat signifie aussi que de nombreuses grandes villes, comme Nikši, Kotor ou Budva, seront dirigées en accord avec le gouvernement national, lui aussi porté par l’idée de la défense des intérêts serbes.
Les élections de Nikši ont provoqué une grande attention dans toute la région. Pourquoi ?
Les bénéfices seront visibles à l’échelle de la région, puisque Nikši est situéà quelques dizaines de kilomètres de la Republika Srpska, une des deux entités de la Bosnie-Herzégovine. Un accord entre les peuples serbes des deux côtés de la frontière permettrait une meilleure symbiose de l’économie, des transports et des échanges culturels. Par ailleurs, ces résultats vont permettre au gouvernement de Monsieur Krivokapic de renouer les liens avec la matrice serbe. Les derniers mois du gouvernement DPS avaient été marqués par la volonté de Milo Djukanovic de couper les ponts avec la Serbie, de façon parfois brutale. On se souvient de l’arrestation à la frontière serbo-monténégrine de l’écrivain Matija Beckovic, à l’été 2020 durant la campagne des législatives.
D’une relation plus apaisée avec la Serbie voisine, le Monténégro va pouvoir renouer avec les Balkans et se désenclaver, en accélérant notamment le projet autoroutier et ferroviaire entre Podgorica-Belgrade. Plus largement, ces élections municipales et législatives au Monténégro ont offert en l’espace de quelques mois l’occasion historique pour le peuple serbe de dépasser ses divisions internes et, dans un projet national renouvelé, de nouer des alliances avec les partis frères. Je pense par exemple au parti Srpska d’Igor Simic au Kosovo-Métochie.
Quel est le parcours de Milo Djukanovic ?
Dans mon dernier livre sur la situation géopolitique des Balkans, j’avais intitulé mon chapitre sur le Monténégro « Milo Djukanovic, un apparatchik converti au libéralisme ». Né en 1962, Milo Djukanovic offre le profil type d’un ancien cadre communiste reconverti dans le nationalisme. Ancien basketteur, après de brillantes études en économie à l’université de Titograd, il se fait remarquer très vite par son dynamisme, son physique avantageux (1m94) et ses qualités d’orateur. À 24 ans, il est membre de la présidence des Jeunesses socialistes de Yougoslavie. À 27 ans, il est le plus jeune membre du comité central du Parti communiste yougoslave. À 28 ans, il est élu député au Parlement monténégrin, et à 29 ans, en 1991, nommé Premier ministre du Monténégro. Au sein du Parti communiste yougoslave, lors de la reprise en mains du parti par Miloševic, il est surnommé Milo Britva – « Milo le couteau » – tant son soutien au président serbe est total. Au cours de la guerre civile de 1992-1995, il encourage ses soldats qui vont aider les Serbes de Bosnie-Herzégovine et de Croatie, notamment lors du siège de Dubrovnik par les réservistes monténégrins. Mais, après 1995 et les accords de Dayton, il sent le vent tourner et abandonne son mentor Slobodan Milosevic pour adopter une attitude de neutralité pro-occidentale : « C’est un homme dépassé », dit-il alors.
Par ce geste, Krivokapic se place dans la droite ligne de la grande famille démocrate chrétienne européenne. Il veut aussi prendre le contrepied des pratiques népotistes de Milo Djukanovic, mettant fin à trente ans de pouvoir du DPS (Parti Démocrate socialiste) marqués par une forte corruption.
En octobre 1997, il se présente contre son ancien ami Momir Bulatovic, pro-serbe, et est élu président de la République du Monténégro avec 50,8% de suffrages. Devenu maître du pays, il se tourne vers l’Occident et, lors des bombardements de la Serbie et du Kosovo par l’OTAN en 1999, il ouvre les frontières du pays pour laisser entrer des dizaines de milliers de réfugiés albanais du Kosovo ainsi que des opposants serbes, dont son vieil ami Zoran Djindjic, futur Premier ministre de Serbie (assassiné en 2003). Trois mois plus tard, il propose de transformer la Fédération en une vague communauté de deux entités égales, et vise l’intégration européenne. Mais, homme d’affaires avisé, il est rattrapé en 2000 par ses liens avec la mafia italienne des Pouilles (Sacra Corona Unita), qui œuvre dans le trafic de cigarettes, de voitures et de travailleurs immigrés entre le Monténégro, l’Albanie et les Pouilles. L’enquête du parquet de Bari, en Italie, sur son implication personnelle dans un gigantesque trafic de cigarettes mène à son inculpation en 2000. Pour échapper aux foudres de la justice italienne, il abandonne la présidence de son pays, cédée à Filip Vujanovic, pour redevenir Premier ministre en janvier 2003.
Comment Milo Djukanovic et son régime sont-ils perçus en France ?
L’opinion publique française et occidentale est très peu au fait de l’actualité dans les Balkans, et notamment des affaires monténégrines. Mes amis et moi avions par des publications et des manifestations alerté le public sur le caractère autoritaire de Djukanovic. Malheureusement, ces événements avaient rencontré peu d’écho dans la presse officielle française. Celle-ci a intérêt à garder secret ce qui se passe actuellement au Monténégro pour plusieurs raisons.
Tout d’abord, étant un pays laïc et sécularisé, la France ne peut comprendre l’adhésion à un mouvement religieux et donc la lutte d’un peuple entier pour défendre ses églises. Ensuite, il y a toujours un deux poids deux mesures qui régit les affaires internationales, notamment en ce qui concerne les Balkans. Alors que les médias grand public sont très critiques de l’autoritarisme d’un Loukachenko car la Biélorussie est frontalière avec la Russie, il ne faudrait surtout pas évoquer le fait que le dernier apparatchik communiste des Balkans ait perdu la majorité au Parlement. Le Monténégro se trouve dans la sphère occidentale, déjà dans l’OTAN et bientôt dans l’Union européenne. Enfin, répandre cette information démontrerait que toutes les informations qu’ils ont distillées depuis trente ans étaient fausses. Leur édifice explicatif tomberait tel un château de cartes, comme sur les exactions au Kosovo-Métochie par exemple.
Lire aussi : Autant en emporte great America : Le réveil sécessionniste
Une grande attention a été portée dans les médias locaux à la présence du Premier ministre Zdravko Krivokapic à l’enterrement de l’évêque orthodoxe de l’Éparchie Zahum-Herzégovine, Monseigneur Anastasije. Comment analysez-vous la stratégie du Premier ministre ?
Bien qu’il ait déclaré que c’était une visite privée, la délégation qu’il formait avec plusieurs autres ministres montre qu’il s’agissait d’une visite quasi officielle dans la République serbe de Bosnie, une des deux entités de l’État limitrophe du Monténégro, la Bosnie-Herzégovine. Ingénieur de formation, Zdravko Krivokapic est entré tardivement en politique en 2019, par réaction à la volonté de Milo Djukanovic de spolier les biens de l’Église orthodoxe serbe du Monténégro. Krivokapic avait participé aux longues processions de 2020 et avait même créé un rassemblement d’intellectuels sous le nom « Nous n’abandonnerons pas le Monténégro », s’opposant aux mesures autoritaires et anti-libérales du Président.
En se déplaçant à Trebinje, dans la République serbe de Bosnie-Herzégovine, ce chrétien-démocrate a voulu signifier son soutien fervent à l’Église orthodoxe serbe, la remerciant par-là de s’être engagée à ses côtés durant l’élection. Son premier geste avait été de se rendre à l’Éparchie baiser la main du métropolite Amfilohije, lequel avait été même consulté pour la nomination des ministres. Par ce geste, Krivokapic se place ainsi dans la droite ligne de la grande famille démocrate chrétienne européenne. Il veut aussi prendre le contrepied des pratiques népotistes de Milo Djukanovic, mettant fin à trente ans de pouvoir du DPS (Parti Démocrate socialiste) marqués par une forte corruption.





