Moussa le Guinéen est repu. Il a fait honneur à la plâtrée de salade de riz, forcément niçoise, que Carine a mijotée pour les nouveaux arrivants. Le jeune migrant s’essuie d’un revers de main et rejoint la bénévole de « Tous citoyens » qui lui tend un verre d’orangeade. Il sourit, se pose sur un banc et lève les yeux vers une pancarte qu’il se prend à déchiffrer tant bien que mal : « Thierry di Masso, soldat mort pour la France à Beyrouth en 1983… »
Il y a vingt ans, presque jour pour jour, ce jeune appelé Niçois tombait avec 57 de ses camarades dans l’attentat du Drakkar. Le square porte aujourd’hui son nom. Ceux qui y campent depuis trois semaines sous des châtaigniers déplumés, à deux pas du commissariat central dit d’Auvare et de l’université du quartier Vauban, ignorent tout de son histoire et du sacrifice de ses frères d’armes. Pour eux, la France sent bon les droits de l’homme, la douceur de vivre et les aides sociales dont ils ont tant entendu parler à Yamoussoukro, Ouagadougou ou Djouba…
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Originaires de Côte d’Ivoire, du Soudan du sud ou du Mali, ils sont plusieurs centaines à avoir débarqué comme lui depuis un mois, la plupart par le train depuis la gare de Menton. Quelques-uns ont fait la route à pied en suivant l’autoroute. D’autres sont passés par la montagne de la Roya en suivant le chemin des contrebandiers, avant d’être remis aux associations locales d’aide aux migrants. Leur point commun ? Tous se déclarent mineurs à leur arrivée, espérant ainsi rejoindre les foyers de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), où ils passeront un entretien d’évaluation.
L’armée des Subsahariens lâchés depuis les côtes du golfe de Gabès après le passage du cyclone qui a dévasté la Libye, n’avait pas encore envahi les îles italiennes qu’ils étaient déjà là. Leur baluchon en bandoulière, ils traînaient la savate et pas mal de cauchemars depuis leur départ du Darfour ou du Mali et des escales forcées en Algérie et en Tunisie ; parfois abandonnés aux confins du désert libyen, ils ont erré sans eau ni nourriture à portée de matraque de gardes-frontières corrompus, pressés d’arracher portable, argent et passeport à ceux qui n’avaient pas tout perdu sur le chemin de l’exode.
En tongs et survêtements déglingués, ces rescapés de Lampedusa, de Sicile ou d’ailleurs se regroupent souvent par communauté. Les plus jeunes n’ont pas 13 ans. Leur innocence ne trompe personne. Les traits tirés, le front plissé, une capuche rabattue sur le coin de l’œil, tête basse et regard fuyant quand une caméra les surprend, d’autres n’ont en revanche visiblement plus l’excuse de l’âge. Mais après ce qu’ils ont vécu, ceux-là, Ivoiriens ou Gambiens, malfrats en cavale ou simples migrants économiques, ne sont plus à un mensonge près pour espérer une vie meilleure en Allemagne et surtout en France, qu’en Afrique on sait riche et généreuse.
Ils ont erré sans eau ni nourriture à portée de matraque de gardes-frontières corrompus, pressés d’arracher portable, argent et passeport à ceux qui n’avaient pas tout perdu sur le chemin de l’exode.
À Nice, l’arrivée de ces jeunes et moins jeunes, la plupart francophones et au fait de leurs droits, est loin de faire l’unanimité. Dans le quartier de la place Massena, qui accueillait la Coupe du monde de rugby et le VinFast Ironman le week-end de notre passage, les passants devisent avec les commerçants sur le sort de ces gamins en errance, entre compassion et inquiétude.
« On les croise dans les rues, à la recherche d’une douche, d’un repas chaud et de sanitaires, déplore Margo, retraitée. Forcément, ils traînent vers les bosquets de la coulée verte pour faire leurs besoins ; j’ai mal pour eux, mais on ne peut pas tolérer une situation pareille. Nice est gangrénée par la violence ; la police a assez à faire avec les agressions qui se multiplient malgré la vidéo surveillance… »
Tous se retrouvent autour d’un constat : c’est la pagaille comme d’habitude dans le millefeuille administratif français où personne n’a envie de faire du zèle pour régulariser la situation de ces nomades en transit. La ville se défausse sur le département, arguant de la responsabilité du Conseil général dans la gestion des mineurs non accompagnés. Les agents des Maisons des solidarités départementales chargées de la protection de l’enfance sont aux abonnés absents. De son côté, poussé par son mentor Éric Ciotti, député des Alpes- Maritimes, Charles-Ange Ginésy, président du département, parle de « déferlement migratoire en provenance de l’Italie ».
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Quant au commissariat central de Nice, il est, paraît-il, célèbre jusqu’à Lampedusa comme laissez-passer vers la liberté pour les mineurs qui ont choisi la France. 80 ans plus tôt, la caserne Auvare l’était plus tragiquement quand les gendarmes français y détenaient des ennemis de la nation et des juifs raflés sur ordre du préfet pour être conduits en zone occupée. Étrange hoquet de l’histoire…
Derrière la vitre sans tain de leur guérite, entre deux dépôts de plainte, les policiers niçois surmenés passent leur temps à refuser l’entrée aux mineurs étrangers dont ils sont pourtant censés assurer l’accueil, l’enregistrement et le dispatching à leur arrivée ; l’un d’eux a accepté de dire sa vérité hors caméra : « C’est vrai, reconnaît-il, on explique aux mineurs qu’il faudra repasser, faute de places disponibles. Les individus sont dirigés vers le square voisin où des associations d’aide aux migrants et les habitants du quartier se démènent avec les moyens du bord pour les prendre en charge et les nourrir. […] Certains nous fuient, craignant d’être emprisonnés. La plupart sont paumés, sans papiers ni argent, et ne demandent qu’à se mettre en règle. »
« D’autres tentent de profiter de la zizanie pour nous faire croire qu’ils sont mineurs, bien décidés à ne pas être refoulés. » Ceux-là n’auront pas de mal à revenir à Menton par le train où ses collègues de la Police de l’air et des frontières les interpelleront pour les ramener à leur point de départ, vite rejoints par la horde de clandestins qui passent chaque jour par le col de Montgenèvre, certains en provenance du Moyen-Orient et d’Afghanistan. « C’est sans fin. Ils sont désormais près de 200 par jour à forcer les contrôles, profitant de la baisse d’effectifs de gendarmerie, mobilisés par le rugby et bientôt les JO. Le nombre de passages a doublé en moins d’un an » soupire le fonctionnaire qu’on sent résigné. « Nous sommes débordés et impuissants devant les directives européennes pro- migrants ; tout ça risque de mal finir… »
Derrière la vitre sans tain de leur guérite, entre deux dépôts de plainte, les policiers niçois surmenés passent leur temps à refuser l’entrée aux mineurs étrangers dont ils sont pourtant censés assurer l’accueil, l’enregistrement et le dispatching à leur arrivée.
Que dit la loi ? David Nakkache est le président de « Tous citoyens ». Ennemi juré de Christian Estrosi, ce militant d’extrême gauche qui redoute sur son blog la montée d’une « internationale fasciste » en Europe avec la Hongrie, la Pologne, l’Italie et Marine Le Pen à l’Élysée, passe plusieurs heures par jour avec son équipe au square Auvare pour recenser les entrants et documenter leur dossier administratif souvent entaché d’irrégularités, sachant qu’ils doivent tous se présenter par le commissariat Auvare pour espérer bénéficier des mesures légales de protection de l’enfance.
« En droit, tout mineur, français ou étranger, sans tuteur légal, a le droit d’être protégé. Les jeunes ici se disent mineurs. À ce titre, ils doivent bénéficier d’une mise à l’abri dans l’attente d’une évaluation. S’ils sont bien mineurs, ils ont droit d’aller en foyer, à l’école, d’apprendre un métier et de faire une demande de carte de séjour… »
La question de la minorité reste le maillon faible du dispositif propre au statut de l’enfant institué par la France, sachant qu’elle repose sur la simple déclaration du réfugié. Les faux mineurs caractérisés peuvent être frappés à leur arrivée d’une OQTF par les services de police. Mais les autres ? « On peut en voir passer. C’est au juge pour enfant de statuer sur leur sort et à lui seul… »
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Tête de liste de l’opposition à Nice aux dernières municipales, l’avocate Mireille Damiano, infatigable immigrationniste, ne fait pas mystère de son engagement politique à gauche : « On entend souvent que ces jeunes remis à la rue vont verser dans la délinquance. C’est faux ! Aucun cas de délinquance ne saurait être reproché à ces jeunes. Après le parcours qu’ils ont suivi sur le chemin de l’exode, ils ne s’exposeraient sûrement pas à la commission d’infractions… »
L’angélisme des partisans de la libre circulation dans l’espace Schengen est désarmant. Leur sincère empathie pour ces étrangers échoués dans la baie des Anges serait touchante si elle n’en faisait pas les idiots utiles des négriers du BTP qui surfent sur l’exode. Qui plus est, clandestins et sans papiers coûtent cher à la collectivité. « Quels clandestins ? Il n’y a pas de chiffres. Certains travaillent et paient même des impôts ! À Nice, on les retrouve “au noir” sous pseudo dans la restauration et les travaux publics, comme ceux qui ont participé au chantier du Palais de justice… »
Sans parler des aides sociales distribuées sans compter. La Madone des migrants s’insurge : « Être en situation irrégulière dans un pays ne signifie pas qu’on doit crever quand on est malade. Les clandestins et les personnes en difficulté ont droit à l’AMU : la santé est un droit universel… »
Direction Vintimille, en compagnie de Me Oloumi, avocat pénaliste, expert du droit des étrangers, très engagé lui aussi aux côtés des migrants. Nous passons le poste frontière sans ralentir. Des policiers blasés suivent mollement les voitures du regard sous des tentes en toile. « Ils surveillent les migrants, du moins ceux qui passent par la route », explique l’avocat, qui évoque des chemins détournés en bord de mer. Sur les hauteurs, nous rattrapons des sans papiers qui remontent par grappes vers l’Italie.
Ils sortent du poste frontière après une nuit de « mise à l’abri ». L’avocat marche vers le premier groupe. « N’ayez pas peur, je suis avocat et ce journaliste vient vous interviewer… On vous a lu vos droits ? Pris vos empreintes ? » s’inquiète celui qui fut le défenseur de Cédric Herrou, le paysan passeur de la vallée de la Roya. Zia Oloumi découvre une erreur suspecte sur l’avis de refus de l’ado : « Selon ce document, vous auriez 34 ans ; c’est impossible… »
L’angélisme des partisans de la libre circulation dans l’espace Schengen est désarmant. Leur sincère empathie pour ces étrangers échoués dans la baie des Anges serait touchante si elle n’en faisait pas les idiots utiles des négriers du BTP qui surfent sur l’exode.
Sur le chemin du retour, un débat s’engage sur ces contrôles dans les frontières intérieures de l’espace Schengen. « En fait de mise à l’abri, on devrait parler de mise en rétention dans un bâtiment non déclaré sur la liste officielle des zones d’attente et des centres de rétention, ouverts aux médecins, aux avocats… Il s’agit d’un lieu sans existence juridique, sorte de “Guantamenton”, d’où les autorités expulsent les sans papiers, de préférence sans témoin. On a eu de la chance d’en croiser ; d’habitude, quand ils surprennent un reporter à proximité, ils interrompent les sorties du poste… »
Empêtrés dans des tâches administratives vaines et sans fin, entre arrivées à Menton, transferts à Nice et expulsions vers Vintimille d’où les migrants reviennent en France, les policiers sont éreintés. « La France abandonne les migrants dans des parcs, devant les églises… L’administration est perdue et cette situation est indigne », martèle l’avocat.
Rien n’y fait. Une aubaine pour les trafiquants d’êtres humains. Symptôme de cette dérive mafieuse de l’émigration, l’explosion des points de deal alimentés par l’armée des ombres de l’exode. À Nice, le trafic de drogue et la guerre des territoires épuisent les bandes qui recrutent à tour de bras, y compris sur internet. Un policier municipal affirme que des mineurs en provenance de Lampedusa échouent au quartier des Moulins, haut lieu du trafic de drogue local. Des Tunisiens et des Albanais sont dans le collimateur des enquêteurs, les premiers alimentant des filières montées depuis la frontière tunisienne avec la complicité de douaniers locaux, qui ont notamment organisé le passage de jeunes prostituées érythréennes vers l’Angleterre.
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Ces caïds de la drogue suivent la migration de leurs futurs soldats depuis Sfax, profitant souvent de l’aide des ONG qui, sans le savoir, leur facilitent la tâche sur mer, et les récupèrent à Lampedusa, Gêne ou Vintimille. « À lui seul, le commerce des passeurs rapporte gros. Les gosses disparaissent des radars comme par enchantement à leur arrivée à Lampedusa. Pas un Tunisien à l’horizon » ironise un enquêteur. « On les retrouve à Nice en bonne compagnie au bas des immeubles, aux mains de bandes connues qui les menacent et les droguent pour les désinhiber… » Même des bénévoles pro-migrants reconnaissent à mots couverts la gravité de la situation : « Ces gosses vulnérables sont rackettés par les hommes de main des gangs ; un mineur qui a réussi à s’enfuir nous a raconté que ses chefs cagoulés, armés de kalashnikov, lui réclamaient jusqu’à 7 000 € de recette par jour ! » Une chose est sûre : les voyous niçois voteront pour von der Leyen aux prochaines élections européennes…





